Les technologies numériques, un grand défi social.

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Article Eric champ UP 2025

Les technologies numériques sont omniprésentes dans notre société et semblent à l’origine d’une profonde mutation sociale et culturelle.
Du premier ordinateur en 1950, aux premiers robots dans les années 1970, au
développement de l’internet haut débit en 2000, des smartphones en 2007, de
l’IA générative et conversationnelle comme ChatGPT en 2022, nous assistons dans un temps excessivement court à une véritable révolution technologique qui modifie profondément nos modes de vie et nos cultures.
Bernard Stiegler en s’appuyant sur les travaux d’Emmanuel Ladurie montre que depuis toujours il y a eu, et cela depuis l’âge de pierre, des hybridations homme-technologie qui créèrent de profondes mutations sociales et culturelles à chaque progrès technologique. Il commente l’accélération des progrès technologiques ces deux derniers siècles avec un seuil de non maîtrise apparu lors de la première guerre mondiale. Cette non maîtrise est nettement repérable avec le problème écologique. Sur ce registre, on peut ajouter que les concepteurs des IA ne savent pas comment les IA fonctionnent.

Aurions-nous imaginé il y a une dizaine d’année qu’une partie du travail deviendrait du télétravail, que des psychothérapies se dérouleraient en distanciel, que des agents conversationnels comme ChatGPT se proposeraient de trouver des solutions aux états-d’âme ce que Serge Tisseron qualifie avec humour et pertinence de calinothérapie, que des enfants se désocialiseraient en restant rivés à leur tablette ou téléphone avec accès sur internet à des contenus violents et pornographiques à l’insu de leurs parents.
À la fois véritable support de communication, d’information, de création de liens sociaux, pouvant devenir aussi des assistants divers, ces nouveaux outils technologiques sont devenus omniprésents .

Ils le sont par leur nombre, Ainsi, en France, selon l’édition 2022 du Baromètre du numérique, les foyers français possédaient en moyenne près de 10 appareils numériques avec écrans. Il est à noter que sur cette dizaine d’écrans recensés par foyer, 2,6 en moyenne n’étaient pas utilisés.

Ils le sont par le temps consacré à les consulter : Les français de 15-24 ans
déclarent regarder 5h21mn de contenus vidéo chaque jour, selon une étude de
l’Arcom, le régulateur de l’audiovisuel, sur les tendances 2025 rendue publique
jeudi 3 avril.

Ils peuvent être utilisés à tout âge : Et cela a des conséquences redoutables sur le développement des jeunes enfants. Serge Tisseron depuis de nombreuses années alerte sur ce fait. En avril 2025, plusieurs sociétés savantes dont la société française de pédiatrie et la société française de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent ont publié une tribune conseillant l’absence d’écran jusqu’à 6 ans.
Selon la « cohorte Elfe » qui est la première étude longitudinale française d’envergure nationale consacrée au suivi des enfants, il convient de noter que des enfants âgés de moins de 13 ans sont inscrits en nombre sur des réseaux sociaux, pourtant en théorie interdits au moins de 13 ans. Ainsi, selon cette même étude, 58 % des jeunes de 11-12 ans en 2021 avaient un compte sur au moins l’un des réseaux sociaux.
De son côté, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) a signalé que « 45 % des Français de 11-12 ans sont inscrits » sur l’application TikTok.

Ils captent l’attention car ils sont délibérément conçus pour cela : Voila ce
que nous en dit Anne Alombert, Interviewée sur le site « renaissance numérique.org » :
« Les technologies numériques persuasives ont été conçues dans des laboratoires de recherche des entreprises et des universités de la Silicon Valley sur la base d’une nouvelle perspective technoscientifique : la captologie, qui constitue un agencement entre neurosciences, sciences cognitives, psychologie comportementale, design et informatique, afin de concevoir des technologies susceptibles d’influencer les comportements et les conduites des utilisateurs. Les fonctionnalités et les interfaces sont alors développées pour capter les attentions, renforcer des habitudes comportementales et provoquer des réactions-réflexes en stimulant directement des processus cérébraux (comme la sécrétion de dopamine, neurotransmetteur responsable de la sensation de plaisir). Dès lors, les facultés de réflexion, d’interprétation, de décision, d’invention, constitutives de la vie de l’esprit, sont court-circuitées : elles n’ont plus le temps de s’exercer. »

Ils saturent l’esprit par excès d’information
Byung-Chul Han parle de médiocratie pour qualifier cette société de l’information où l’usage des réseaux implique des discours très brefs, beaucoup d’images. Il précise ce qui est suscité n’est pas la réflexion mais des goûts, des attirances.
Le divertissement est le critère principal, c’est le plus populaire. On assiste à une
chute de la capacité humaine de raisonner. Apparait une sorte de théatrocratie où il s’agit davantage de se mettre en scène que de raisonner. Le discours descend au niveau du show et de la publicité. La langue devient fragmentaire, discontinue, elle se constitue de punchlines.
Ces nouveaux médias fragmentent l’espace public, les problèmes communs se dissolvent. La masse d’information empêche toute forme de stabilité. On ne comprend plus, on se sait plus. Il n’y a plus de savoir, d’expérience constituée et fiable. On assiste à une fragmentation de la culture.
Ici, la valeur d’une information dépend de son potentiel d’excitation. Les fake news prennent le pas sur la vérité. Elles suscitent plus d’attention que les faits. C’est la guerre de l’information qui est utilisée comme une arme. Des robots sont programmés pour diffuser de l’information. 70% de l’information est générée par l’IA.
L’image destitue le discours rationnel au profit de l’affect, du plaisir immédiat. On assiste à la prolifération de « mèmes ». Ce sont des images, vidéos ou textes humoristiques qui se propagent rapidement sur internet, devenant viraux et servant à exprimer des sentiments, opinions ou idées de manière ironiques ou satiriques.
Dans l’environnement numérique, l’autre est en train de disparaitre. Ce qui est en jeu est moins le savoir qu’une identité autour d’opinions. Et si l’opinion se rattache à une identité, l’opinion devient indiscutable car il s’agit de mon identité. Les opinions deviennent sacrées et on combat celui qui n’est pas d’accord et qui met en péril mon identité. Cela aboutit à une polarisation des opinions.
Ils prennent en charge des tâches qui jusque-là mobilisaient nos facultés intellectuelles et créatives: Il est notable que la grève des scénaristes à Hollywood, qui a débuté le 1er mai 2023, a duré 148 jours, prenant fin le 27 septembre 2023, a permis d’aboutir à une régulation de l’IA dans la production des scenari ainsi que le respect des droits d’auteur. Mais cet exemple d’une résistance au grand remplacement des humains par les IA sera-t-il reproductible ?
Aujourd’hui, 2/3 des emplois sont des emplois de service, comme par exemple celui de comptable, de traducteur, d’avocat, d’Analyste Psycho-Organique. À terme, ces services seront pris en charge par les IA au travers de super assistants.
Que va devenir le monde du travail, quels seront les emplois restants ?

Un nouveau pouvoir à l’œuvre

Tout cela n’est pas un projet de société qui organiquement écologiquement ferait évoluer le bien commun qui fait société et culture.
Il s’agit d’un nouvel impérialisme. Nous sommes loin des petits gars sympathiques en jeans et basket comme Steve Wozniak ou Steve Jobs cofondateurs d’Apple qui bricolaient leurs premiers ordinateurs dans leur garage. Sont à l’œuvre de grands acteurs privés(1) du complexe techno-industriel américain qui sont partis à la conquête de nos esprits et de notre attention et qui pillent sans leur consentement les données privées des individus qui sont pris dans une servitude volontaire automatisée.
« Stargate, le projet du président Trump sur l’IA, et ses concurrents visent un
contrôle total de la population et une théorie du bonheur qui converge avec celle du parti communiste chinois. « Les citoyens se comporteront mieux, parce que nous surveillerons et enregistrerons tout ce qui se passe », dit Larry Ellison(2) le deuxième homme le plus riche du monde, encore plus inquiétant que le premier. »(3)
Il s’agit de détruire un ancien régime, celui des sociétés démocratiques, d’éliminer les anciennes élites sociales-démocrates et libérales, de déconstruire les institutions démocratiques, autrement dit notre organisation sociale actuelle pour accélérer le mouvement en cours. Et ils en ont le pouvoir ! Les moyens technologiques dont sont propriétaires cette élite technocésariste leur permet d’influencer les opinions publiques au travers des réseaux sociaux. Concernant les élections présidentielles de Roumanie et de Pologne en mai et juin 2025, les contenus politiques d’extrême droite étaient 3 fois plus diffusés sur les réseaux sociaux que les contenus des autres candidats. Et que dire des élections de Trump, la première avec le scandale de Facebook-cambridge analytica avec le siphonnage de 50 à 60 millions de comptes FaceBook mis à disposition de l’équipe de campagne de Trump et la deuxième élection avec l’appui du réseau X d’Elon Musk.
Nous sommes confrontés à une guerre de manipulation alimentée par les progrès de ces technologies, la propagation de fausses informations et un certain conditionnement collectif.
Il nous faut résister à l’autoritarisme numérique dont rêvent les oligarches de la
Silicon Valley et protéger notre culture.

1 Peter Thiel, cofondateur de paypal et investisseur de Facebook, (libertarien), Sam Altman créateur d’OpenAI et
cocrateur de ChatGPT, Marc Andreessen un des pionniers de l’internet,
2 Larry Elisson, cofondateur Oracle est devenue la plus grande entreprise de gestion de bases de données au
monde dans les années 1980.
3 Giulano Da Empoli, Le Grand Continent, L’empire de l’ombre, P11, Gallimard

Protéger notre bien commun

Article Eric Champ

Notre bien commun est notre façon de vivre ensemble et de coconstruire la société humaine dans laquelle nous vivons. Cela concerne des niveaux d’organisation sociale que sont la famille, l’école, les groupes associatifs divers, les organisations professionnelles, les institutions sociales et politiques.
Ce que nous faisons ensemble aujourd’hui lors de cette université de printemps
en est un très bel exemple.
À tous ces niveaux, ce sont des types de liens interpersonnels qui œuvrent. Ils sont faits d’échanges émotionnels, d’actions interactives, de paroles, de transmission, de décisions qui en boucles successives fabriquent des univers qui sont aussi des univers d’appartenance avec des règles implicites et explicites, univers sur lesquels nous pouvons compter et pour lesquels nous comptons.
C’est là que se crée l’humain. Nos esprits ne sont pas dans nos têtes ou dans nos neurones, ils circulent entre les individus et les générations, à travers des milieux toujours à la fois techniques, symboliques et sociaux.
Bien-sûr, dans chaque type de lien, la qualité du lien est à considérer. Il y a les liens qui libèrent : La relation avec autrui amène de la liberté. Être libre, c’est trouver sa place parmi les autres. Je m’apparais au contact d’autres. Et il y a les liens qui oppressent ou fragilisent: l’absence de reconnaissance, la relation inégalitaire, le sentiment d’infériorité créent de l’angoisse.
Force est de constater, que du bébé élevé à la tablette, à l’ouvrier des entrepôts d’Amazon dont les tâches incessantes qui apparaissent sur sa tablette sont guidées par des algorithmes, au téléphone de notre président de la république sous écoute par des logiciels espion, en passant par l’adolescent rivé à son réseau TikTok qui ne fonctionne qu’avec des algorithmes de recommandation qui ne correspondent pas à ce que les gens déclarent aimer mais à ce qu’il regardent réellement, tous les niveaux de notre monde social et sociétal sont bouleversés.

Rien n’est inéluctable

De nombreux signaux remontent des médecins, des enseignant sur des modifications des comportements des enfants, adolescents, adultes, d’un affaiblissement d’un certain nombre de compétences particulièrement l’attention, la communication, le langage.
Bien-sûr une prise de conscience très importante est en train d’advenir initié par des chercheurs, des cliniciens comme Serge Tisseron qui interviendra lors de cette UP. Il a élaboré et proposé les balises 3_6_9_12 pour une utilisation graduelle des écrans qui soit compatible avec le niveau de développement de l’enfant et ses besoins.
Une loi d’août 2018 interdit en France l’usage des téléphones et des tablettes dans les enceintes des écoles et des collèges. Depuis la rentrée 2024, au collège, une pause numérique sera expérimentée au sein de collèges volontaires, de telle sorte que l’interdiction de l’usage du portable prévue par la loi soit effective et totale sur l’intégralité du temps scolaire. Nous espérons que ces dispositions seront étendues l’ensemble du temps scolaire.
Les effets de ces interdictions peuvent être spectaculaires. Selon Fernanda Heitor, directrice-adjointe de l’école Martin Luther King, à Rio, qui accueille des élèves de six à seize ans, la situation dans l’établissement était devenue « ingérable » avant l’interdiction des smartphones. À la récréation, elle voyait des enfants chacun dans leur coin, braqués sur leur écran. « Ils ne jouaient pas vraiment, ne discutaient pas. Maintenant, ils jouent, et cela a transformé l’école, qui est beaucoup plus vivante et joyeuse », se félicite-t-elle.
Selon l’Unesco, fin 2024, 40% des systèmes d’éducation publique dans le
monde ont interdit d’une façon ou d’une autre l’utilisation de smartphones dans les écoles, contre 30% un an auparavant. Il faudrait que ce le soit dans les cours de récréation aussi.
Un mouvement est en route.

Article Eric Champ

Les technologies numériques font définitivement partie de notre monde moderne et vont, au gré de leur évolution, continuer d’influencer l’évolution de notre réalité sociale et culturelle.
Il nous appartient individuellement et collectivement de trouver un art de vivre
avec le numérique.
Voici quelques recommandations que je m’adresse et que je vous adresse.
Ralentir chaque fois que possible : notre société est celle de la vitesse à l’image des ordinateurs qui vont de plus en plus vite. Ce temps des machines n’est pas celui de l’humain. Le contentement d’être, la saveur de l’existence suppose des moments de non-temps, des pauses régulatrices et intégratives.
S’extraire suffisamment de formes de divertissements numériques qui nous installent en mode dégradé (perception-émotions de base-plaisir) et cour circuitent nos fonctions de contrôle.
Reprendre un certain contrôle en établissant des règles, des repères concernant les usages des technologies numériques comme par exemple la règle des 3_6_9_12 de Serge Tisseron déjà évoquée, mais aussi fermer les écrans 30’ à 60’ avant le coucher, pas d’écran avant l’école, instaurer des moments sans écrans, repas, temps de loisirs partagé. etc…
L’éducation au numérique est une éducation au même titre que le reste nous rappelle Serge Tisseron. La médiation de l’adulte y est essentielle au travers d’activités numériques partagées qui font l’objet d’échanges, de partages d’apprentissages.
Éviter que les écrans deviennent des doudous ou des baby-sitter. L’ennui a un certain degré est essentiel. Cette suspension du faire est la condition même de la rêverie, matrice du désir.
Donner toute sa valeur aux interactions incarnées, dans la rencontre interpersonnelle avec l’autre, avec les autres. C’est un bien précieux qu’il ne faut pas abandonner aux relations asynchrones qui sont celles des réseaux sociaux.
Il nous faut réinvestir les groupes, leur puissance créatrice, leur force de transformation sociale
Informer enfants, ados, sur l’économie de l’attention sous-jacente à ces technologies, les faux profils, les fake news.
Informer les parents, les éducateurs les enseignants.
À un niveau plus macroscopique, agir pour une école, un collège sans téléphone, agir pour rendre responsables devant la loi les plates-formes pour les contenus qu’elle diffusent et le non-respect des préconisations d’âge.
Militer pour des espaces urbains ou les enfants puissent jouer, les ados se réunir.
Adopter une politique des petits pas.
Sylvie Chocron neuropsychologue, directrice de recherche au CNRS cite une étude montrant que 30’ de moins par jour sur les réseaux sociaux 10’ Snapshat, 10’ facebook, 10’instagram on réduit de façon significative l’anxiété, la dépression et les risques suicidaires chez les jeunes. Il est donc possible d’agir significativement sans recours à des mesures radicales qui sont impossibles àmettre en œuvre.
Enfin, nous écouter les uns les autres en partageant les solutions que nous inventons.

Éric Champ


Mes sources
• Des auteurs, philosophes, psychiatres, sociologue et/ou chercheurs spécialistes
de la question des technologies numériques:
Anne Alombert, Sylvie Chocron, Byung-Chul Han, Jean Lou Fourquet, Jonathan
Haidt, Serge Paugan, Éric Sadin, Bernard Stiegler, Serge Tisseron …
• Politique internationale:
Revue « Le grand Continent »,
• Un rapport de 2024 commandé par le Président de la République:
Enfants et écrans, à la recherche du temps perdu
• Des sites:
Le conseil national du numérique, les chevaliers du web, association génération

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