L'amour dans tous ces états Ses Vertiges et ses Vertus

La place de l'objet d'amour dans l'espace thérapeutique

29 – 30 – 31 mai 2026 

Ouverture de l’Université de Printemps 2026 par Eric Champ et les cogérants de l’EFAPO. Puis Maud Castelli, co-organisatrice de l’évènement avec Jessica Holc, introduit le thème de cette année 2026.

En recherchant un thème pour cette université de printemps, Jessica et moi sommes parties de cette question : mais au fond, de quoi entendons nous parler la plupart du temps en séances ? Nous est venu alors ce constat partagé, de la place considérable que prennent les problématiques autour de la question du couple en thérapie individuelle :

  • difficultés relationnelles dans un couple établi,
  • souffrance de ne pas réussir à vivre une relation de couple sereine ou pérenne,
  • souffrance, parfois très profonde, quand un couple se défait…

La relation amoureuse ou son absence serait-elle une voie royale vers l’inconscient ? Une porte d’entrée vers la profondeur, cet horizontal qui dit le vertical ? Une sorte de mise en lumière par le truchement du couple de diverses problématiques d’attachement, de possibilité ou d’impossibilité à se séparer ou à s’unir, de possibilités ou d’ impossibilités à être soi avec l’autre, à coexister, à vivre l’altérité.

Paul Boyesen disait souvent avec humour, qu’il en avait marre de faire des thérapies de couple avec une seule personne !

Comme dit Woddy Allen : « Aimer c’est souffrir, Ne pas aimer c’est souffrir, Et souffrir c’est souffrir »

André Compte Sponville dit : « C’est l’amour qui fait vivre puisque c’est lui qui rend la vie aimable, c’est l’amour qui sauve et c’est donc lui qu’il s’agit de sauver. »

Comment comprendre ces mots ?

Sauver l’amour est-ce reprendre confiance dans la possibilité d’un lien qui soit du côté de la Vie et non du mortifère ?

Sauver l’amour est-ce la possibilité de faire le deuil d’un objet d’amour qui incarnerait notre symbolique pour vivre un amour réel imparfait, ambivalent, inévitablement ?

Accepter d‘Etre, et que l’autre soit limité et terriblement ordinaire ?

Accepter l’imperfection pour permettre l’amour ?

Cela rejoint les propos d’Alfred de Musset dans On ne badine pas avec l’amour : « Tous les hommes sont menteurs, inconstants, hypocrites, méprisables et sensuels, toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses et dépravées mais il y a au monde une chose sainte et sublime c’est l’union de ces deux êtres si imparfaits et si affreux. 

On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux, mais on Aime, l’important c’est d’aimer, en acceptant les risques que l’on court, là se trouvent le bonheur, l’action et la vie ».

Sauver l’amour est-ce faire le chemin pour accepter que l’amour est plein de douleurs et de joies, pour le meilleur et pour le pire ?

Sauver l’amour est-ce entrevoir que la haine, la perversion sont des façons d’aimer, certes folles et sans issue ?

Sauver l’amour est ce pouvoir malgré les déceptions, les blessures, malgré la haine, choisir d’aimer ? 

L’amour comme une victoire sur le mal, qui viendrait contrebalancer la souffrance ? Vous n’aurez pas ma haine écrivait Antoine Leiris après les attentats au Bataclan.

Enfin, ne vient-on pas toujours en thérapie suite à des blessures dans l’amour ? Son absence, sa perversion, les trahisons du cœur…

Sylvie Dunn dans Le concept d’amour en psychothérapie, nous dit :

« Chacun porte en soi des blessures singulières. Mais les personnes qui entreprennent une psychothérapie transformative de longue durée ont en commun une souffrance psychologique souvent induite par les manquements à l’amour parfois sévères qui ont jalonné leur enfance.

 Si le manque d’amour blesse, est-il juste de considérer que le « supplément d’amour » puisse avoir une portée réparatrice ?

 S’il est impuissant à lui seul à soulager la souffrance, l’amour que le thérapeute porte à son client est un élément indispensable à la relation thérapeutique »

Le lien thérapeutique permet -il de contribuer à « sauver l’amour » ? Peut -on parler d’amour dans un processus thérapeutique, dans la relation transférentielle et contre-transférentielle ? L’amour est-il d’ailleurs, une nécessité dans la thérapie ? une condition de sa réussite ? Quels seraient les obstacles à cette restauration- réparation de la possibilité d’aimer et au contraire qu’est ce qui la soutient ?

« J’aime dans mon métier » écrit Sylvie Dunn.

L’amour du thérapeute pour son thérapisant lui permet-il de s’aimer et d’aimer mieux ? Afin que la relation et la relation dans le couple en particulier, ne soit plus l’espace d’une quête abyssale de l’amour non reçu, ou insuffisamment reçu dans l’enfance ?

Pour terminer, voici quelques mots de Laurence Nobecourt : « L ’enfant a besoin d’amour mais l’adulte a besoin d’aimer »

Voici le thème que nous vous proposons d’explorer ensemble pour cet Université de Printemps :

L’amour ses vertiges et ses vertus.

La place de l’objet d’amour dans l’espace thérapeutique.

L‘Ecole Française d’Analyse Psycho-Organique accueille 3 conférenciers : Dr Christophe Massin, Vincent Estellon et Sophie Garnier.

Les conférences

CHRISTOPHE MASSIN

est psychiatre. Dans sa pratique de thérapeute, il s’est appuyé sur l’approche psychologique de la spiritualité indienne. Ses domaines de recherche et ses publications :

  • la périnatalité : Le bébé et l’amour, Aubier Montaigne, 1998 ; Vous qui donnez la vie. Un autre regard sur la grossesse, Aubier Montaigne, 2001,
  • les risques psycho-sociaux : Réussir sans se détruire. Des solutions au stress du travail, avec Isabelle Sauvegrain, Albin Michel, 2005,
  • psychothérapie et spiritualité : Souffrir ou aimer. Transformer l’émotion, Odile Jacob, 2014 ; Une vie en confiance. Dialogues sur la peur et autres folies, Odile Jacob, 2016 ; Moins d’ego… plus de joie ! Un chemin de liberté, Éditions Points, 2019 ; Savoir se défendre. L’immunité psychique, Odile Jacob, 2024.

La question de la relation avec soi-même est centrale dans le processus thérapeutique.
Au départ la souffrance tient essentiellement à une mauvaise relation avec soi. La qualité du lien avec le thérapeute va mettre en évidence ce désamour et offrir la possibilité d’une réparation puis d’une réconciliation avec soi. L’amour de soi est bien plus qu’un narcissisme positif, c’est prendre l’entière responsabilité de son propre bonheur.

Visuel UP 2026

VINCENT ESTELLON

est Professeur de psychopathologie clinique à l’Université Paris Cité au Département Études psychanalytiques, IHSS, psychanalyste, psychodramatiste, membre du Collège international de l’adolescence (CILA). Ses recherches se déploient autour de 4 axes :

  • La psychanalyse des limites et la psychopathologie des expériences extrêmes du corps érotique,
  • la psychopathologie du lien et de la vie amoureuse : défenses narcissiques et phobie de l’autre en tant qu’autre étranger,
  • Addictions sexuelles et sexualités limites,
  • Métapsychologie et la psychopathologie des processus de création.

Parmi ses principaux ouvrages : Les états limites, Paris, Puf, Que sais-je ?, 2023 ; Les sex addicts, Paris, Puf, Que sais-je ?, 2020 ; Terreur d’aimer et d’être aimé, Psychopathologie du lien et de la vie amoureuse, Toulouse, Erès, Themapsy, 2020.

« En ce monde, il n’y a que deux tragédies. La première est de ne pas obtenir ce que l’on veut, et la seconde est de l’obtenir. La dernière est de beaucoup la pire, la dernière est une vraie tragédie. »[1] Oscar Wilde.

Si nombre de demandes de consultations se justifient par les désordres de la vie amoureuse (difficultés à aimer, à se laisser aimer, à désirer l’être aimé, à aimer la personne désirée, à s’attacher, se séparer, à vivre seul, à survivre au couple ou à la rupture…) écrire sur le lien amoureux demeure une entreprise complexe pour le clinicien. Car il est bien difficile de savoir ce qu’un amour heureux veut dire dans l’évolution d’une vie humaine. Le psychanalyste, confronté aux manifestations de la vie amoureuse n’oublie pas que les sensations de manque, de tourment et de souffrance, que les expériences d’illusion, de confusion, voire d’hallucination ou de douleur physique, sont des constituants « normaux » de l’état amoureux. L’entrée « amour » ne figure pas dans le Vocabulaire de Psychanalyse de Laplanche et Pontalis. On lui préfère les termes  « objet », « relation d’objet », « choix d’objet » ou même la divinité « Éros ». Pourtant, en matière d’amour et de liens amoureux, le psychanalyste est au front, ne serait-ce d’abord par l’amour de transfert qui l’expose aux aléas de folies amoureuses-haineuses construites depuis longtemps, qu’il s’agira d’accueillir et d’analyser. Dans la vie comme dans l’analyse, l’amour peut tout autant constituer un levier formidable qu’une résistance tenace. Il s’agira pour l’analyste d’être particulièrement attentif – à partir du maniement analytique de la clinique du transfert et du contre-transfert à ces traces invisibles agissantes laissant découvrir dans les jeux de des déplacements anachroniques et des déguisements symptomatiques le monde étrange de ces forces d’attraction et de répulsion. Freud dès 1915 écrit à propos de l’amour de transfert : « l’amour qui devient manifeste dans le transfert ne mérite-t-il pas d’être considéré comme un amour véritable ? […] il est exact que cet état amoureux n’est qu’une réédition des faits anciens, une répétition des réactions infantiles, mais c’est là le propre même de tout amour et il n’en existe pas qui n’ait son prototype dans l’enfance.

Le facteur déterminant infantile confère justement à l’amour son caractère compulsionnel et frisant le pathologique. »[2] Dans bien des cas, l’amour de transfert constitue une voie royale vers l’état amoureux. Véritable laboratoire d’analyse des liens et des déliens humains, l’expérience analytique invite l’analysant à être attentif aux bruits d’Éros et à ceux plus sourds de Thanatos. Lorsque coup de foudre, rupture brutale, miracles et catastrophes, enchantement et chagrin… rythment l’évolution des liens, c’est souvent dans l’après coup qu’il est plus facile de méditer sur les figures de l’échec dans le lien amoureux. Ainsi, selon les contextes, une rupture amoureuse peut être vécue comme un échec torturant ou bien au contraire comme un passage libératoire pour sortir d’un lien étouffant que l’amour avait quitté. Si la blessure est toujours vive pour l’être qui se sent abandonné, celui qui rompt est bien souvent tout aussi déchiré que l’être quitté. Et souvent, quels que soient les déterminants de la séparation amoureuse, l’être disparu de l’actualité de notre réel quotidien restera un personnage important dans notre réalité psychique ; pouvant même parfois être vécu comme un membre fantôme – partie amputée de notre corps susceptible de continuer à nous faire mal même lorsqu’elle n’est plus visible. Cette part absente, véritable ombre de l’objet tombée sur le moi, est susceptible de modifier notre perception du monde : les paysages semblent ternes, les discussions futiles, les saveurs fades… L’échoué de l’amour a souvent l’impression de n’être plus qu’un figurant dans le théâtre de la vie. L’absence est bien là, présente, rendant le monde quotidien comme irréel, fantomatique, terne, privé du scintillement des lueurs perdues. En plus du chagrin, la perte d’un amour attaque le sentiment d’identité, du sens de la vie, et ravive les angoisses d’anéantissement. La psychanalyse invite l’adulte ou l’adolescent à entendre comment ces déchirements de la vie amoureuse, vécus comme actuels, prennent leur source dans des temps passés, maintenus présents par le caractère intemporel des processus inconscients.

Violence amoureuses

Si l’humain peut « tomber » en amour, tout autant qu’il peut s’effondrer après une rupture, c’est que le monde de l’amour n’est pas un monde forcément doux. L’expression « coup de foudre » rappelle qu’un regard suffit pour provoquer la chute, électriser, capiver. Dans d’autres langues, on parle d’amour à première vue (love at first sight, amor a primer vista). Le français préfère la métaphore de l’orage (tonnerre, magnétisme, fulgurance de l’éclair) pour dire la violence et la soudaineté de ce « coup » qui renverse la souveraineté du moi. Stendhal rappelle que la foudre ne perce jamais un ciel serein. Verticale, elle s’abat sur un objet conductible et peut provoquer l’incendie. Chez l’humain, lorsqu’il fend et illumine l’existence, l’éclair passionnel brise la routine, la fatigue, l’ennui – emportant sur son passage la raison comme le doute. L’idéalisation règne sur cette passion maniaque qui ne veut rien savoir de l’attente : tout scintille à l’heure des retrouvailles, même la chambre d’hôtel la plus glauque. Le coup de foudre fait de l’origine d’un couple un moment héroïque. Mythe pour certains, miracle pour d’autres, le coup de foudre séduit les amoureux de l’amour. Parfois, il donne naissance à des œuvres poétiques qui permettent de rêver dans la fiction de l’écriture l’illumination d’une rencontre, ou d’une force d’attraction. On songe à l’amour embrasé mais chaste de Francisco Pétrarque (1304-1374) pour Laure, femme qu’il entraperçoit le 6 avril 1327 dans l’église Sainte Claire en Avignon, et à qui il consacre 366 poèmes (sonnets, chansons, sextines, ballades et madrigaux) composés en italien. Si l’art sublimé donne aux poètes la force de maintenir et de traduire les jeux scintillant de l’illusion et de la désillusion, il en est souvent autrement chez les profanes qui ont besoin d’expérimenter dans la réalité concrète d’un lien partagé les lendemains des coups de foudre… sauf peut-être chez Sandra – amoureuse depuis plus de vingt ans de son meilleur ami : « l’avantage de l’amour à sens unique, c’est qu’il ne tombe pas, il ne vieillit pas, ne meurt jamais. ». Il n’est pas dit que Sandra vive son amour unilatéral comme un échec. Elle le porte, le maîtrise, le façonne à son rythme. Son amour à elle pour lui est suffisant. Si lui se sépare fréquemment de ses amoureuses, elle – telle une mère irremplaçable – demeure.

 

Mes recherches cliniques m’ont amené à corroborer l’idée selon laquelle si certains secteurs de la vie quotidienne sont investis de façon plus ou moins adaptée, d’autres – et notamment ceux relevant du registre affectif intime – peuvent accueillir de façon plus familière le délire, à la manière d’une folie devenue ordinaire. J’ai émis l’hypothèse d’un délire sectorisé aux affaires affectives : cette idée nous rapprocherait des délires passionnels (et au plan psychopathologique de la paranoïa, laquelle se trouve plus ou moins délaissée dans les recherches actuelles en psychopathologie). Le clinicien se trouve confronté à une clinique du désespoir, de la haine, de la rage, des états de détresse, de la douleur d’aimer, et de l’extrême difficulté à accepter d’être aimé. Sur fond d’insécurité intérieure quasi permanente, d’une fragilité narcissique à la hauteur des contre-investissements qui l’accompagnent, ces cas se trouvent bien souvent dans une position de grande dépendance vis-à-vis des autres tandis que cette même dépendance leur fait horreur.

Si la porosité des limites ne facilite une intériorisation de l’objet qui pourrait contenir depuis le dedans, on entend mieux comment l’hyper-dépendance vis-à-vis de la présence de l’objet dans la réalité externe peut s’entendre comme un contre-investissement massif pour palier aux angoisses liées au vide. Et comment cet accrochage hyperdépendant donne à entendre la haine qui infiltre cette investissement d’emprise. Comme  l’indique Jean-Yves Chagnon, à la suite de Bernard Brusset, se dessine une séquence typique : « absence de l’objet = perte d’objet = destruction de l’objet = culpabilité = effondrement = perte de soi »[3]. La perte d’objet devient perte de soi. Mais la haine (et sa projection) n’a pas que des effets négatifs : outre son aspect de délestage du mauvais interne projeté sur l’autre, elle permet également une différenciation et une consolidation des limites face à la menace d’envahissement par l’autre dont la proximité peut devenir confusionnante du fait de son attraction et de la dépendance à son égard. Sa présence n’en est donc que plus nécessaire à travers l’établissement d’une logique relationnelle d’interdépendance sadomasochiste au sein de laquelle « Mieux vaut souffrir d’être mal accompagné que de vivre seul ». Quand l’on sait la douleur à vif que peuvent éprouver ces sujets face à l’éloignement de l’autre aimé ; ou bien cette aptitude si particulière à se sentir envahi de façon intolérable par une présence – sans aucune possibilité pour l’activité psychique de s’abstraire de cet état angoissant – on examinera autrement les « angoisses d’abandon et d’intrusion ». La problématique si insistante des « hémorragies émotionnelles » comme celle du déni des affects, peut alors se lire comme résultant – au plan économique – d’une défaillance du fonctionnement auto-érotique si l’on admet que de ce dernier découle en partie la bonne marche du système de pare-excitation. On saisit mieux comment, sans la possibilité de faire apparaître psychiquement l’objet manquant, sa disparition dans l’espace de perception est vécu subjectivement comme un arrachement, une perte qui menace directement le sentiment de continuité d’existence. À l’inverse sans la capacité de s’abstraire psychiquement de la présence d’un autre – présent dans l’espace de perception – les manifestations de sa présence sont à même d’être subjectivement vécues comme un envahissement aussi excitant que persécutant.

 

Du concept de limite aux défaillances de l’activité auto-érotique

La problématique si insistante des « hémorragies émotionnelles » comme celle du déni des affects peut se lire comme résultant – au plan économique – d’une défaillance du fonctionnement auto-érotique si l’on admet que de ce dernier découle en partie la bonne marche du système de pare-excitation : on saisit mieux comment, sans la possibilité de faire apparaître psychiquement l’objet manquant, sa disparition dans l’espace de perception est vécu subjectivement comme un arrachement, une perte, un abandon. À l’inverse sans la capacité à s’abstraire psychiquement de la présence d’un autre – présent dans l’espace de perception – les manifestations de sa présence sont à même d’être subjectivement vécues comme un envahissement intrusif et persécuteur. Autorisant la mise en dialogue des deux versants (positif et négatif) de l’activité hallucinatoire, le modèle de l’auto-érotisme est utile pour mieux comprendre comment se construisent les limites entre soi et l’autre, le dedans et le dehors, l’intériorité et l’extériorité. Un lien est opéré avec les capacités transitionnelles dans le sens où l’objet transitionnel peut être défini comme un tenant-lieu de mère interne. Cette internalisation va s’articuler à la capacité de fabriquer des hallucinations négatives (capacité du psychique à rendre absent un objet présent dans le champ perceptif).

Aujourd’hui, les banalisations grossières de la théorie de l’objet transitionnel (assimilé au « doudou » ou au nounours) amènent à repréciser avec Winnicott que ce n’est, bien entendu, pas l’objet qui est transitionnel, mais l’utilisation qui en est faite ! Avec les phénomènes transitionnels, Winnicott a mis l’accent sur la capacité du psychique à rendre présent intérieurement grâce à l’activité fantasmatique et hallucinatoire, un objet absent dans la réalité extérieure. Or, oublier la personne présente en personne et/ou rendre présent psychiquement la personne absente est un exercice très difficile pour l’état limite. Pour halluciner négativement un objet, encore faut-il être capable de l’oublier ; et pour l’oublier, encore faut-il pouvoir s’en séparer.

Doit-on trouver ici une des origines possibles à ce trait du cas limite apparaissant souvent « scotché » à la perception de la réalité externe ? Tout se passe comme si le rapport apparu/disparu dans l’espace de la réalité externe établissait une équivalence au plan de la réalité psychique avec le rapport mort/vivant. Ce rapport d’équivalence s’étendrait même à d’autres qualités définissant les objets vivants : « qui bouge/inerte », « qui parle/silencieux ».

Du scotchage aux perceptions actuelles au fonctionnement psychique en extériorité

Ce scotchage aux perceptions révèlent également une temporalité : celle du présent actuel. Comme le note Bernard Brusset : « Le surinvestissement de l’actuel est un moyen de défense vis-à-vis de dangers de nature différente, à divers degrés de symbolisation-désymbolisation (cf. L. Abensour, 2008). C’est dans le même sens que j’ai parlé de « fonctionnement psychique en extériorité » pour éviter la notion d’extériorisation qui suppose une intériorisation préalable laquelle ne peut être que postulée (B. Brusset, 2006). La vie psychique y est court-circuitée qu’il s’agisse de personnalité As if (Zelig), de faux-self comportemental adaptatif, d’« automatismes de comportement » ou de toxicomanie. »[4] (p. 687)

De la psychopathologie du lien à la psychanalyse de la vie amoureuse

Mais poursuivons notre réflexion dans un autre sens : en quoi la psychopathologie du lien qui sature et stigmatise de façon quasi pathognomonique les fonctionnements limites ne conduirait pas à nous donner des enseignements très importants sur le développement des étapes qui définissent la construction de la vie amoureuse ordinaire. Celles et ceux qui ont déjà vécu dans l’histoire de leur vie amoureuse une scène de ménage, savent à quel point une folie à deux est susceptible de surgir quand bien même on peut se vivre comme un névrosé relativement ordinaire. Cette piste nous conduit sur le chemin des troubles passionnels (cf. Logique des passions, Roland Gori, Délires passionnels Clérambault, piste paranoïaque).

Psychopathologie du lien et de la vie amoureuse : Didier Anzieu[5] met à l’œuvre à partir de ce phénomène particulier qu’est la scène de ménage : une folie potentielle à l’œuvre dans le fonctionnement « normal » de la vie amoureuse.  Pour Anzieu, les amoureux – tout au moins dans la première étape des plaisirs du commencement – s’enferment dans l’illusion d’une peau commune, se créant un cocon, une bulle symbiotique, coupée le plus possible des exigences de la réalité externe. La présence physique et psychologique de l’autre vient à manquer cruellement en cas d’absence tandis que les retrouvailles sont célébrées avec délice. L’autre, devenue à l’instar du mythe platonicien, véritable moitié du Moi, devient l’élu dépositaire de certaines fonctions imaginaires : s’il donne sens à ma vie, ce partenaire doit être en mesure de savoir me deviner, me comprendre, prendre soin de moi, me soutenir pour le meilleur ou pour le pire. C’est la phase d’adoration (illusoire), s’inscrivant dans la logique du clivage : le bon couple face au reste du monde menaçant. Durant cette étape fondatrice, l’ambivalence pouvant être éprouvée pour le partenaire en cas de défaillances est déniée, les qualités mauvaises pouvant être impliquées dans ces ratés sont déplacés sur des tiers ou sur des influences extérieures qui épargnent et excusent l’objet. Ces dynamiques se retrouvent d’ailleurs fréquemment à l’adolescence vis-à-vis de l’objet investi dans la fonction de « meilleur(e) ami(e) ». La phase de désillusion ouvre sur l’expérience de déception. Ce qui était attendu imaginairement de l’autre est contredit par l’épreuve de  réalité : l’autre est différent, n’est pas toujours disponible, ni soutenant, ni capable de savoir me deviner ou me comprendre. Aux temps de la désillusion, ces différences de l’autre peuvent apparaître comme responsables de mes déceptions, de mon chagrin ou de ma colère : me serais-je trompé à ce point ? Aurais-je perdu autant de temps à croire dans un personnage qui n’existait que dans mes rêves ? À l’instar de ce qui peut se produire chez l’érotomane, la perte de cet idéal ne se passe pas sans dépit ni rancune.

Suit donc une seconde étape, nécessaire dans la vie de tout couple : la phase de désillusion qui ouvre sur l’expérience de la déception. Ce qui était attendu imaginairement de l’autre est contredit par l’épreuve de la réalité : l’autre est différent, n’est pas toujours disponible, ni soutenant, ni capable de savoir me deviner ou me comprendre. Aux temps de la désillusion, ces différences de l’autre peuvent apparaître comme responsables de mes déceptions, de mon chagrin ou de ma colère : me serais-je trompé à ce point ? Aurais-je perdu autant de temps à croire dans un personnage qui n’existait que dans mes rêves ? À l’instar de ce qui peut se produire chez l’érotomane, la perte de cet idéal (délirant) ne se passe pas sans dépit ni rancune.

Anzieu stylise 4 destins pouvant suivre à cette désillusion :

  • La rupture : l’autre est rendu responsable de l’échec de ce rêve déchu devenu cauchemar. Il s’agit de quitter ce fonctionnement à deux échoué pour parfois le retrouver avec un nouveau partenaire, (souvent en renversant la dialectique activité passivité : il faudra faire subir au nouveau partenaire ce qui de l’ancien partenaire nous a fait souffrir) ou bien dans une dynamique plus mature, prendre en compte les pièges de l’illusion première pour mieux choisir son nouveau partenaire.
  • Le deuxième destin est celui du trio tel qu’il est présenté par Freud dans un type de choix d’objet chez l’homme : clivage des courants tendres et sensuels, fixation oedipienne, le partenaire originaire est conservé comme substitut parental investi de tendresse, tandis que l’investissement passionnel et sensuel se déplace sur une tierce personne plus ou moins éphémère. Ce passage par un tiers là aussi peut servir la vie du couple comme la démolir.
  • Le troisième destin concerne celui d’une sublimation partagée à la façon de ce qui peut se passer dans la phase de latence. Chacun des protagoniste déplace à l’extérieur du couple une bonne partie de ses investissements : on ne met plus tous les œufs dans le même panier, chacun investit ses objets internes. La tendresse prend le pas sur la passion, l’ambivalence sur le clivage. On peut même commencer à aimer les différences de l’autre, dans la reconnaissance de sa singularité ;

Au sein du quatrième destin, la scène de ménage devient le ciment d’un couple uni dans la haine. Si la scène de ménage a comme fonction manifeste de communiquer sur l’incompréhension, sa fonction latente est de semer la discorde. Dans cette expérience fondée sur l’incompréhension, le but premier est de rendre coupable l’autre de la mésentente. Véritable folie à deux impliquant une joute verbale en jeux de miroirs où ni l’un ni l’autre ne souhaite faire un pas de côté pour écouter de façon réfléchie, elle est épuisante, excitante et, chez certains, devient une scène rituelle qui cimente le lien. Elle devient pour Anzieu la caricature ou la perversion d’une séance de psychanalyse où il s’agirait de « s’entendre pour ne pas s’entendre ». Pour lui, elle « fait monter le potentiel du couple vers un paroxysme qui l’apparente à certains rituels religieux et qui introduit les partenaires, à travers des sentiments d’épouvante et de grandeur, à la dimension maudite du sacré ». La temporalité propre à ces scènes est d’ailleurs marquée dans le discours de ceux qui la vivent par des « toujours » et des « jamais », adverbes annonçant une temporalité infinie ignorant les limites. De ce système, on n’échappe pas, sauf par un pas de côté que ni l’un ni l’autre des protagonistes ne souhaite accomplir. « Je ne te supporte plus, mais je ne te lâcherai pas, et comme je ne te lâcherai pas, je vais te faire payer le malheur que tu me fais subir ! » « Tu serais trop heureux de me voir partir, alors fais moi confiance, je ne t’offrirai pas ce plaisir »… Plutôt mourir que de quitter cet enfer du reflet spéculaire au sein duquel il faut à tout prix faire payer à l’autre le prix de cette dépendance exclusive et jalouse : « Je te fais payer le fait que du fait même de ton existence, je suis pris par toi ; si tu m’as fais perdre ma liberté, je n’oublierai jamais de faire valoir ces droits de propriété. ».  Alors que le « Tu me rends fou de haine » prend le pas sur le « tu me rends fou d’amour », les positions psychiques restent inchangées. Ces scènes font se mélanger dans la plus grande confusion les affects de haine, le désir de vengeance mais paradoxalement mais dans le même temps, désir enragé de reconnaissance et d’amour. Le destin de cette expérience est curieux car parfois – dans le meilleur des cas – une activité sexuelle d’une intensité comparable à celle de la scène vient comme effacer les traces de cette tempête d’affects, de sorte que le lendemain, la scène est en apparence oubliée. Mais comme le souligne Anzieu : « Qui prend le risque de rappeler le souvenir de la scène passée risque d’en réveiller la charge affective et de s’aventurer dans une nouvelle scène. » Et lorsque le couple ne parvient plus à faire l’amour avec plaisir, c’est à partir de ces scènes qui rebandent la haine que se déplace une part importante de la puissance sexuelle dans la satisfaction des tendances hostiles. Ce destin infernal se rapproche pourtant étrangement de la première phase (d’illusion) dans la mesure où ce qui ne peut être abandonné concerne ici la quête d’un autre miroir symétrique de soi, investi dans la passion. La logique narcissique de cette bulle à deux reste la même sauf que l’amour de l’autre est remplacé par la haine, le plaisir d’être ensemble par la souffrance. Les identifications projectives fonctionnement à plein régime : « je sais exactement ce que tu penses ; « je te connais par cœur », « tu ne parviendras pas à ton but : me détruire… ». Le partenaire devient le dépositaire de toute la haine de soi projeté en l’autre. Ces stratégies défensives primitives servent les logiques de l’interdépendance sado-masochiste : chacun des protagonistes, en désirant prendre le pouvoir sur l’autre sur le mode de l’emprise, se trouve pris au piège de ce jeu de miroir infernal. La passion, c’est à dire aussi la souffrance qui enveloppe cette haine, est conservée avec la rage du désespoir.

La clinique analytique rend repérable dans quelle mesure ces attaques contre l’objet de haine laisse apparaître – dans une confusion des limites entre soi et l’autre – des mouvements mélancoliques bien ancrés, permettant d’externaliser une attaque cruelle et sévère du propre Moi.

Comment ce qui risquerait de prendre la forme d’auto-reproches ou d’auto-accusations mélancoliques, allant jusqu’au désir de meurtre, se trouve déplacé et projeté dans la personne de l’autre, devenue pathétique et misérable, telle un déchet. On découvre aussi comment – en deçà de l’attaque agressive acharnée contre l’objet, se maintient de façon paradoxale une tentative désespérée de conserver sur le mode de l’emprise cet objet de passion. Plutôt vivre l’enfer dans la pureté totalitaire du régime de Narcisse plutôt que d’accepter d’aimer un autre différent, dans la logique de la castration et de l’ambivalence. Ici c’est la haine qui protège de la déception. L’autre tant haï ne déçoit pas, ne surprend pas, en restant finalement l’unique objet érigé (fétichisé-fécalisé ?) de mon ressentiment, simultanément source et objet double de mes propres tourments. Dans cette perspective, mieux vaut la fureur de la haine (comme figure de l’amour) plutôt que l’indifférence, ou l’horreur de la solitude. Car ainsi que le soulige Dicks (1967) « le contraire de l’amour n’est pas la haine, le contraire de l’amour c’est l’indifférence. » Anzieu ne le développe pas dans cet article mais nous pourrions associer à cette haine le besoin de la jalousie qui motive le déclenchement de ces scènes et le caractère compulsif qui les accompagne. Souvent, l’une des figures du couple ne cesse de surveiller l’autre dans ses moindres faits et gestes.

 

Une relation thérapeutique poussée à la scène de ménage

Cette analyse métapsychologique de la scène de ménage est intéressante à lire du point de vue de la relation thérapeutique lorsque le thérapeute déçoit, désillusionne, n’apporte pas ce qui était imaginé : le borderline va alors tenter de piéger le thérapeute dans une communication paradoxale, en essayant de le faire sortir de ses gonds pour le rencontrer en tant que personne réelle (plutôt qu’en tant que thérapeute dôté d’une fonction de soin). Le thérapeute en vient à vivre des pseudo « scènes de ménages ». La temporalité propre à ces scènes est d’ailleurs marquée dans le discours de ceux qui la vivent par des « toujours » et des « jamais », adverbes annonçant une temporalité infinie ignorant les limites. De ce système, on n’échappe pas, sauf par un pas de côté que ni l’un ni l’autre des protagonistes ne souhaite accomplir. « Je ne te supporte plus, mais je ne te lâcherai pas, et comme je ne te lâcherai pas, je vais te faire payer le malheur que tu me fais subir ! » « Tu serais trop heureux de me voir partir, alors fais moi confiance, je ne t’offrirai pas ce plaisir »… Plutôt mourir que de quitter cet enfer du reflet spéculaire au sein duquel il faut à tout prix faire payer à l’autre le prix de cette dépendance exclusive et jalouse. Ces scènes font se mélanger dans la plus grande confusion les affects de haine, le désir de vengeance mais paradoxalement, un désir enragé de reconnaissance et d’amour. Les identifications projectives fonctionnement à plein régime : « je sais exactement ce que vous pensez ; « je vous connais par cœur », « vous ne parviendrez pas à votre but : me détruire… ». Le « partenaire jumeau thérapeute » devient le dépositaire de toute la haine de soi projeté en l’autre. La passion, c’est à dire aussi la souffrance qui enveloppe cette haine, est conservée avec la rage du désespoir. La clinique analytique rend repérable dans quelle mesure ces attaques contre l’objet de haine laissent apparaître – dans une confusion des limites entre soi et l’autre – des mouvements mélancoliques bien ancrés, permettant d’externaliser une attaque cruelle et sévère du propre Moi. Ce qui risquerait de prendre la forme d’auto-reproches ou d’auto-accusations mélancoliques, allant jusqu’au désir de meurtre, se trouve déplacé et projeté dans la personne de l’autre, devenue pathétique et misérable, telle un déchet. On découvre aussi comment – en deçà de l’attaque agressive acharnée contre l’objet, se maintient de façon paradoxale une tentative désespérée de conserver sur le mode de l’emprise cet objet de passion. Plutôt vivre l’enfer dans la pureté totalitaire du régime de Narcisse plutôt que d’accepter d’aimer un autre différent, dans la logique de la castration et de l’ambivalence. Ici c’est la haine qui protège de la déception. L’autre tant haï ne déçoit pas, ne surprend pas, en restant finalement l’unique objet érigé (fétichisé-fécalisé ?) de mon ressentiment, simultanément source et objet, double de mes propres tourments. Dans le style borderline franc, le thérapeute est souvent rendu responsable de ce rêve déchu, devenu cauchemar. A l’idéalisation grandiose, cède la dévalorisation primitive ; de ce fait, il faut rompre ; et l’on pourra répéter l’histoire désillusion / déception avec un autre thérapeute. On comprendra alors autrement ce que les analystes ont décrit sous la formule de la « réaction thérapeutique négative. »   Après avoir piégé l’interlocuteur en l’introduisant dans une impasse logique, il lui sera reproché le caractère contradictoire ou inadéquat de ses réponses. Le but est ici à peine masqué : il s’agit de l’immobiliser, de le rendre impuissant, de le rabaisser, de le soumettre à son ordre. Et si les réactions critiques émanant du destinataire adressées à l’émetteur de l’injonction persistent, ce dernier se débrouille pour les retourner contre lui, pour le culpabiliser, pour l’accuser d’avoir des réponses paradoxales. Le but de cette technique est la domination sinon la destruction. Comme le note Bernard Brusset : « Aux limites de l’analysable, la participation active de l’analyste est nécessaire à partir du contre-transfert en référence à l’histoire subjective des liens familiaux. La notion de transfert par répétition du lien primaire et par induction de certaines formes de contre-transfert correspond à l’un des sens de la notion d’identification projective. »[6]

Comme le note jacques André [7] : « Derrière cette incapacité à être seul, par-delà la confusion entre absence et disparition, se profile bien souvent “l’unique objet du ressentiment” : une mère primitive, paradoxalement aussi irremplaçable qu’elle fut rejetante ou ignorante de la demande d’amour de son enfant. “Arrête de pleurer, chérie, tu embêtes tout le monde”. » Dans ces logiques, « gentil » et « méchant » sont synonymes d’« obéissant » ou « désobéissant ». S’assurer d’une double entrave sur l’autre équivaut à réduire – pour mieux le lui ravir – son pouvoir de décision. Anzieu trouve dans la communication paradoxale une clé essentielle autorisant à se dégager de difficultés rencontrées dans certaines cures, entraînant un éprouvé contre-transférentiel particulier d’impasse – de sentiment d’impuissance – chez l’analyste, forcé de constater une imobilisation du processus analytique. On retrouve souvent cette tentative désespérée de personnaliser la relation thérapeutique et, au fond, de venir rencontrer la personne plutôt que l’analyste. Comme le soulignait Pierre Fédida en 1979 : « le borderline a une immense avidité orale à être écouté et compris, mais il ne tolère pas d’être entendu. Etre entendu marquerait la fin des miroirs composés qui représentent, pour le visible, l’unité et l’identité en image du moment ; ce serait ouvrir l’abîme de la mort violente ou de la folie. »[8] (p. 82)

La connaissance par l’analyste de ce type de communication pathogène peut réanimer le processus analytique – qui semblait bloqué – en ouvrant à une autre écoute susceptible d’ouvrir des voies de dégagement à ce système d’emprise mortifère. Encore faut-il que le thérapeute supporte l’agressivité et la destructivité qui infiltrent ces mouvements transférentiels paradoxaux, afin de les dépasser, en introduisant peut-être quelque chose de l’ambiguïté et de l’humour pouvant être entendues au-delà de la seule logique du paradoxe : il s’agit de transformer un raisonnement paradoxal fermé en une formule plus dialectique, ouverte à la surprise, aux effets de résonnance, et rapprochements surprenants qui peuvent rythmer une pensée en mouvement, une pensée plus nuancée, plus libre. Widlöcher invitera les thérapeutes à jouer de l’humour, en étant plus interactif.

 

Psychopathologie du lien et de la vie amoureuse : Compulsions à aimer, compulsions à désaimer

 

 Charlotte, un choix d’objet particulier chez la femme.

Charlotte est une femme qui entre dans la quarantaine. Grande, élégante, avec une voix grave rauque mais pourtant veloutée dont le grain pourrait faire penser à celui d’une vieille actrice qui aurait beaucoup fumé, une voix plus âgée que son âge, me dis-je lorsque je la rencontre pour la première fois. Elle se déploie avec grâce, toujours très élégante, dégageant des parfums subtils qui accompagnent son arrivée et restent prégnant après son départ. Elle est belle et ne l’ignore pas. Une forme de beauté à la Jeanne Moreau à laquelle je ne saurais me déclarer insensible. Sa vie professionnelle dans le monde de l’industrie est intense et occupe la plus grande majorité de son temps. Lorsqu’elle vient consulter, elle approche les 38 ans, vit célibataire, et en dépit d’une réussite professionnelle incontestable, un nombre d’amants impressionnant, elle ne sait plus trop bien ce que va devenir sa vie de femme : va-t-elle enfin rencontrer un homme valable ? Va-t-elle devenir mère ? Pourra-t-elle devenir mère ? Pourquoi ses histoires d’amour se terminent toujours de la même façon ? Pourquoi et comment en vient elle parfois à s’arracher les cheveux secrètement, à se gaver de nourriture avant de se faire vomir, elle, une femme d’affaire si respectée et admirée dans le milieu qui est le sien ? Pourquoi ne fréquente-t-elle que des hommes homosexuels ? Cette donnée aurait un rapport avec son célibat agrémenté de passions amoureuses impossibles ? De Marc, son meilleur ami homosexuel, elle dit « c’est mon mari ». Elle dit se sentir très proche de lui, comme si elle aussi était un homme qui aimerait les hommes ; plus que femme hétérosexuelle, elle se vit comme un homme gay.

Au cours des premières séances, elle raconte comment quelques années auparavant, elle a vécu avec un homme qu’elle a aimé passionnément. Au moment où il, appelons le Roméo,  se sépare d’elle pour une autre, elle découvre attendre un enfant de lui. Enfant dont il ne veut pas, enfant qu’ils ont décidés de ne pas faire naître. Elle vit très mal l’avortement et en garde toujours en elle une profonde blessure. J’apprendrai plus tard que le secret qui entoure cet avortement n’a été partagé qu’avec son père à qui elle dit s’être adresser en tant que médecin. Un secret médical dont elle est certaine que le père a tenu et n’aura pas partagé avec sa mère. C’est peu après cette mésaventure avec Romeo, que Marc devient très rapidement son meilleur ami, son confident. Il est brillant, charmeur, bel homme, elle en est secrètement amoureuse. Les deux ne se quittent pas, travaillent ensemble, sortent ensemble, chassent ensemble les mecs en soirée, partent en vacances dès qu’ils peuvent, se racontent tout par téléphone ou par texto dès qu’ils sont séparés. Elle le décrit comme accro au sexe, parle de ces soirées où ce drôle de couple sort dans les bars gay friendly ouverts aux filles, comment s’installe une concurrence entre eux : qui rentrera avec le plus beau ? Qui aura le meilleur tableau de chasse ? Lequel des deux se fera le plus de mecs ? Elle réalise au fil des séance et des associations comment sa vie affective sa rupture douloureuse (et son avortement) se caractérise par une double configuration répétitive :

  • elle a régulièrement une histoire passionnelle avec un amant marié, pris, pour qui elle éprouve de l’amour. Chaque fois, elle croit en vain, qu’il quittera sa femme pour elle, ou bien qu’ils pourront former un ménage à trois, bref qu’elle pourra vivre entre les deux, aimé des deux…
  • Entre deux, dit-elle, elle consomme des hommes comme elle pourrait fumer des clopes. Paradoxalement, elle reconnaît ne s’être jamais sentie aussi seule que dans ces périodes où elle consomme les hommes à la chaîne : elle vit alors son corps tout entier comme n’étant que solitude. Durant ces périodes, des symptômes de boulimie vomisseuse apparaissent fréquemment. Ces hommes semblent être traités comme des objets de consommation orale: “il y a des noirs, ça c’est quand j’ai très faim; il y a les répérateurs ou les livreurs, ça c’est quand j’ai envie de faire sortir pupute, il y a les mecs dans la rue qui guettent et savent reconnaître une femme qui drague, puis y a les mecs de soirées pour ne pas rentrer seule.” Sur un mode séducteur elle lance ironiquement : “Vous savez, c’est très facile de faire tomber un homme; ils ne sont pas aussi résistants que ce qu’ils veulent faire croire”…

A côté de cette série, il y a Marc, toujours Marc, avec qui elle compare la liste des conquêtes, Marc à qui elle a demandé – si elle n’a pas d’enfant à 40 ans, un don son sperme, avant qu’il ne soit trop tard. Progressivement, elle ne fréquente plus que des amis gays. Elle part en vacances avec eux. Raconte comment elle se sent bien au milieu de ceux qu’elle appelle avec tendresse « ses petits chapons », qu’ « y a du bon à être une fille à pédé » : c’est drôle, elle s’ennuie avec les autres (sauf pour la baise). « C’est un peu comme blanche neige avec les 7 nains, ils sont gentils, ils ne lui veulent pas de mal. » Elle dit se sentir bien, comme « entre sœurs », avec ces hommes qu’elle appelle aussi « les garçon » et n’hésite pas à évoquer des scènes où – en parlant de l’un ou l’autre, elle dit « elle », « celle-là ». « La laurence » pour Laurent, « la Viviane » pour Vivien. Lorsqu’à une ou deux reprise je répète avec un ton interrogatif « elles ?» (utilisés pour il) ;  elle banalise, elle ne ferait que mimer leur façon de parler. Je remarque qu’à chaque fois qu’elle travestit dans sa parole un homme en femme, c’est pour le ridiculiser. Ce « elle » au lieu de Lui, est souvent péjoratif, rabaissant.

  • Au plan des conduites sexuelles, les hommes en série, servent généralement de pénis utilisable et jetables. « Les queutards portent bien leur nom : ils se définissent par leur queue entre les jambes » ; un de ses jeux préférés consiste dans le fait – je la cite – « retourner des queutards ». (qu’elle pénètre analement) – là aussi, on peut se demander ce qui s’adresse dans le transfert à l’analyste [ le fait de pénétrer un homme, la question de savoir si sa parole parvient à pénétrer en moi ] – Mais dans les faits, elle rivalise avec Marc (son mari) dont le jeu préféré est de rendre passifs des hommes homosexuels (ou parfois hétérosexuels) qui se définissaient comme « actifs ». Le vocabulaire qu’elle utilise pour évoquer ces pratiques laisse entendre un de déplacement de l’anus au vagin : elle parle trivialement de leur « chatte » pour évoquer leur anus.
  • Avec les hommes mariés, elle se sent beaucoup plus femme. Elle est soumise, trop, d’ailleurs, à son goût.

On entend combien ses choix d’objets sont prisonnier d’une logique oedipienne très marquée, et combien  ses pratiques sexuelles s’inscrivent dans des aménagements pervers (à connotation sado-masochiste): elle reste toujours active, dans l’emprise, a beaucoup de mal à se laisser séduire. Pour la psychanalyse, le choix de la logique des partenaires « en série » est susceptible de répondre à des déterminations inconscientes : la dépendance toujours renouvelée à des objets actuels peut être lue comme une tentative de s’affranchir de la fixation à un objet plus ancien qui hypothèque la vie amoureuse de l’adulte. Cette logique de la série rappelle, à l’instar de ces guirlandes de personnages en papier que produisent les enfants, qu’il n’y a en amont qu’un seul modèle « patron » découpé dans le papier. De qui faut-il se rendre indépendant ? Pour ou contre qui faut-il s’adonner à ces conduites de diversion ? Quel visage se cache sous le masque de la série des corps anonymes ? Je remarque que ses amants n’ont jamais de prénom. Au mieux, elle parle de leur profession: le “peintre”, le “punk”, le “banquier”, le “boulanger”, le “livreur”, le “serveur” un peu comme dans la mise en scène (pauvre) d’un film X.

C’est à peu près le paysage qu’elle dessine au cours des premiers mois de son analyse. Très pragmatique, évoquant parfois les descriptions d’un fonctionnement opératoire, elle regrette souvent de ne pas être un robot sans émotions ni affects. Je suis souvent surpris par le contraste entre sa présentation si élégante, souriante et féminine, et cette rigidité intérireure renfermant secrètement une souffrance indicible, se percevant peut être seulement durant la première année de sa cure dans certaines variations du rytthme, du timbre et du grain de sa voix, comme si souvent, elle était à la limite de s’étrangler dans un flot de larmes qui ne parviennent pas à s’exprimer.

En relisant l’article de Freud, “Un type de choix d’objet particulier chez l’homme”, je me suis demandé, la concernant, quelle configuration particluière pouvait se dégager de ses aventures répétitives – laissant coexister plusieurs courants:

  • l’attraction passionnée et amoureuse pour des hommes mariées qui la laissent dans la position de tiers lésé, [et qui rebandent des affects de rivalité jalousie à l’endroit de la femme qui possède cet homme];
  • [entre deux] la consommation en série des hommes de petite valeur (de “queutards”) qu’elle n’hésite pas à “retourner” pour les prendre comme des femmes; [le courant sensuel];
  • l’amour inconditionnel mais chaste pour Marc, le “mari”psychique. [le courant tendre].

Une vie amoureuse clivée selon deux directions que l’art personnifie en amour céleste et amour terrestre (ou animal). »[9]où se rejouent des enjeux oedipiens extrêmement vifs. Marc, comme son père, est médecin, Marc, comme son père est macho, sinon mysogine.

Au fil des séances, des associations, de la transformation de son écoute, son discours commence à changer : Elle s’interroge sur ces féminisations dans le groupe. Elle commence à se demander si la fréquentation assidue de sa bande n’en vient pas à l’éloigner de son désir de trouver un homme avec qui elle pourra construire une famille. Au fil de quelques mois, sa parole devient moins rigide, moins séductrice, moins certaine, plus introspective, plus proche du conflit d’ambivalence, plus sensible à au choix des mots et à leur polysémie.

Le vocabulaire habituellement utilisé pour décrire ses aventures sexuelles fait l’objet d’une écoute nouvelle : – le verbe « Chasser » par exemple : elle l’utilisait sans objet comme synonyme de « draguer » un jour elle dira « mais chasser quoi ? chasser des hommes, chasser un homme ? » Elle entend que chasser, c’est aussi tuer (pour manger) ou même expulser.

  • le « Ça mord ou ça mord pas » est associé à la technique de pêche (souvenirs de pêche avec son père, elle tenait sa canne à pêche, était fière quand ça mordait) ;
  • des hommes consommés en série entre deux passions amoureuses, elle parvient à entendre « entre eux deux »…

Et, la surprise est délicieuse, elle commence à se souvenir de ses rêves qu’elle prend plaisir à déchiffrer en séance : le rêve du donjon – Don Juan, où elle habite le « donjuan » alors que les autres (les garçons sont en bas). Le groupe est parti en vacances en Italie, ils se trouvent dans une ancienne seigneurie fortifiée. Alors que les garçons dorment en bas, elle est fière car elle habite le Don Juan. Elle commence à désinvestir cette bande, d’ailleurs Marc est en couple, elle en est très jalouse, découvre quelque chose de la solitude, moins dans la détresse que dans une forme de renoncement, et est contente car elle recommence à lire, elle qui depuis la fin de l’adolescence n’y parvenait plus.

Récemment elle a lu le roman Lady L de Romain Gary. Le destin d’une fillette mal née, mais très belle, qui deviendra prostituée, maîtresse d’un anarchiste révolutionnaire (terroriste, poseur de bombes, tueur de rois) et qui terminera sa vie au sommet de l’aristocratie britannique, respectée et admirée dans toutes les cours d’Europe. Le jour de son 80ième anniversaire, alors qu’elle est déjà veuve depuis longtemps, entouré de sa cours, de sa famille jusqu’à ses petits enfants, et que la Reine elle-même lui a fait part de ses vœux, pour réfléchir avec humour sur ce qu’a été sa vie, elle décide de raconter sa vie d’anarchiste à un son plus vieux prétendant conservateur, le très prude Sir Percy, qui n’en croit pas ses oreilles. Elle l’amène dans son pavillon privé au fond du parc pour lui raconter la vie d’Annette boudin, après avoir été catin de la rue Gire, a été extirpée de son milieu par Armand Denis, jeune anarchiste révolutionnaire aux yeux renversants, qui l’éduque aux manières de la société (cours de dictions, cours de littératures, cours de démarche et de gestes, inscrite sous un faux nom dans un pensionnat pour jeunes filles aristocrates….) afin qu’elle s’introduise dans la haute société pour servir la cause terroriste. Soumise, très amoureuse, elle observe, donne des renseignements qui concourent à l’exécution de vols, de meurtres, d’actions terroristes… Au moment où elle se découvre enceinte d’Armand, alors qu’elle est courtisée par un aristocrate aussi riche qu’original dans la façon qu’il a de vivre sa liberté, elle décide de partir vivre en Angleterre alors qu’Armand est emprisonné. Elle a compris qu’elle n’aura jamais de prise sur Armand aliéné à son idéalisme totalitaire, et que sa rivale «  l’humanité » passera toujours avant elle, avant eux deux, et même eux trois. 

Elle devient Lady L en se mariant à Lord Glendale qui reconnût l’enfant comme sien. Son existence d’aristocrate estimée ne cessa de croître. Lorsque bien des années plus tard, Armand vint vers elle pour lui soutirer de l’argent afin de soutenir son action armée ; elle organisa un bal masqué afin que le butin du larcin soit démesuré. Dans une chambre, un voleur est découvert, la police intervient. Lady L amène Armand dans son pavillon personnel au fond du parc dont elle seule a la clé. Lorsqu’elle comprend qu’il ne revient pas pour elle – mais encore pour lui parler de sa rivale, après avoir fait l’amour passionnément avec lui, prétextant l’arrivée des policier, elle le cache dans son volumineux coffre fort le temps de l’accalmie. C’est lors de ses 80 ans, après avoir raconté l’histoire de sa vie, que Lady L sous le regard médusé de Sir Percy, qu’elle ouvre le coffre, pour découvrir les restes d’un cadavre, tenant d’une main son révolver et de l’autre, une rose artificielle, qu’elle lui avait donné juste avant son emprisonnement. Un homme enfermé dans son coffre. A la fois mort – tué – et conservé au plus profond d’elle-même dans son endroit le plus secret, caché de tous. Le meurtre permet de ne pas perdre celui qu’on a aimé et qui n’a pas pu nous donner ce que nous attendions de lui, elle le tue, pour le conserver au plus profond de son intériorité, dans un coffre inaccessible, caché dans un pavillon dont elle seule détient la clé. Une femme aristocrate qui contient en elle une ancienne catin, cache elle même au plus profond d’elle même un homme aimé et haï (la rose rouge d’un côté ; le revolver de l’autre)

 

Son cas m’a beaucoup fait pensé à l’interprétation de Winnicott : « j’entends une fille ». Dans son cas, j’entendais souvent, aussi, un homme macho. Winnicott, en écoutant un de ses patients se permet de dire : « J’entends une fille, je sais très bien que vous êtes un garçon mais j’entends une fille ». Le patient dit alors : – « oui c’est vrai, c’est quelque chose que je n’ai jamais osé montrer et que je ne me suis jamais permis de dire, car je ne voulais pas paraître fou car c’est quelque chose de fou en moi » et là Winnicott de répondre, « non, ce n’est pas vous qui êtes fou, c’est moi qui suis fou ».  Ce dont il s’agit ici ne se réduit pas à ce que l’on appelle classiquement la bisexualité psychique. André Green entend dans la réponse de Winnicott “Non c’est moi qui suis fou” quelque chose comme : « vous êtes ici comme avec votre mère qui savait très bien que vous étiez un garçon, mais avait un tel désir que vous soyez une fille que vous – pour vous conformer à son désir et conserver son amour – vous êtes obligé dans votre identité profonde de vous ressentir comme une fille ; mais ceci est en telle contradiction avec votre vécu masculin, et le conflit est tellement grand entre l’être que vous êtes et l’être comme vous pensez que votre mère veut que vous soyez et qui est la condition pour que vous soyez aimé d’elle, que ça vous parait fou. A quoi Winnicott répond : « Non, c’est moi qui suis fou », c’est-à-dire, c’est moi la mère qui suis folle, ayant un garçon, d’entretenir profondément dans mon inconscient l’idée que je voudrais qu’il soit une fille au point de l’obliger à ressentir comme telle ». André Green montre que cette interprétation n’a rien à voir avec une interprétation classique banale concernant la bisexualité psychique ou l’homosexualité inconsciente d’un sujet. Après Freud et Lacan pour qui « dans le psychisme, il n’y a rien par quoi le sujet puisse se situer comme être mâle ou être de femelle »[10], la question de  la bisexualité psychique de l’être humain est devenue un concept si banalisée pour les analystes qu’elle a perdu de sa force originaire. Dans l’interprétation de Winnicott, quelque chose touche ici à l’être et à l’identité profonde d’un sujet attaché à la survie d’un lien primordial. Le contact avec la folie est ici palpable, il ouvre au sentiment d’identité, et à cette vertigineuse question du « qui suis-je » ? Ce type d’interprétation exige une imagination et un travail d’élaboration dans lequel la question du genre ne fait pas résistance. Et peut-être justement, dans l’affaire qui nous occupe, il s’agit d’écouter en deça des conduites sexuelles, au delà des genres construits, d’écouter à partir de ce point de déchirure entre les sexes.

Pierre Fédida a insisté sur la puissance passive-active de l’écoute : la capacité d’accueillir, de recevoir, de prendre forme, rôle très actif dans la théorie de la puissance chez Aristote. Il s’agit de penser l’écoute du côté de la réception d’une forme, de la modification de l’apparence, de la capacité à se déformer en accueillant l’informe par la régression de l’écoute. Souvent en l’écoutant, j’ai entendu non seulement un garçon, mais même un macho. A la différence de Winnicott, je ne lui ai pas dit. Mais je crois que l’amplification de son écoute permise par certaines régressions en séance lui a permis d’entendre ce garçon en elle : Le garçon préféré du père quand bien même elle est petite fille, celui qui tient la canne à pêche du père alors que les frères n’ont jamais eu ce privilège.

Et puis, un événement imprévu : Au mariage d’une cousine, elle rencontre une tante maternelle avec laquelle sa famille est fâchée depuis si longtemps qu’elle ne connaissait même pas son prénom. Elle apprend comment, alors qu’elle avait 6 mois, que sa mère était hospitalisée pour une grave maladie, et que son père était débordé de travail, elle fut confiée à cette tante durant quasiment une année. Cette tante avait perdu un fils dans un accident de voiture. Après avoir gardé charlotte avec son mari ; le couple a eu deux enfants, des cousins donc. Elle est stupéfaite. Elle décide de revoir en secret cette tante après le mariage, qui l’accueille avec toute sa famille, l’atmosphère est joyeuse, elle découvre des photos d’elle bébé dans les bras de ceux qui auraient pu être son père et sa mère… Elle découvre une cousine et un cousin germains dont elle n’avait jamais entendu parlé. Elle apprend combien lorsqu’elle est partie rejoindre ses parents après le rétablissement de sa mère, ce fut un arrachement pour le couple comme pour l’enfant. Les rencontres sont chargées de grandes émotions.

Les parents qui trouvaient que ce couple tante-oncle se prenait un peu trop pour « mère et père » coupèrent net les ponts avec elle et avec le reste de la famille maternelle.

A la suite de cet épisode, je relus sa symptomatologie investissement/désinvestissement à la faveur de traumatismes effectifs du point de vue des interactions précoces qui rappelleraient une forme particulière du complexe de la mère morte. Une tante-mère vitalisante arrachée à elle brutalement. Un arrachement massif, incompréhensible à la source d’effets pathogènes dans la construction de son narcissisme et pesant dans ses relations objectales d’adulte. Comment confier plus tard son amour à un être susceptible de disparaître subitement ? la mère qu’elle retrouve alors qu’elle est encore un tout jeune bébé est convalescente, luttant elle-même pour sa propre survie… le père médecin spécialiste de renommé mondiale est là quand il peut, si peu…

Elle entend mieux la fragilisation du socle de la confiance en l’autre, la fragilisation extrême de la croyance dans le lien, voire la perte du sens du lien amoureux. Sur fond de narcissisme blessé, le sujet élabore souvent un idéal du moi démesuré.

Quelques mois après cette découverte. Tout se reconfigure autrement pour Charlotte au plan de ses investissements familiaux. Elle se sent bien avec ces gens familiers-étrangers qui vivent dans une autre région. Sa compulsivité sexuelle se réduit. Le week-end, elle préfère partir en famille, découvrir ses nouveaux cousins et cousines plutôt que de chasser à Paris. Elle parvient à parler avec ses parents qui s’excusent et lui demandent pardon, qui recontextualisent… bref, un monde s’ouvre. Les secrets pesants éclatent et cèdent à des moments identifiants. Elle se sent plus libre, plus femme. Elle recommence à associer, prend du plaisir dans ses séances où elle a l’impression de redevenir l’héroïne de sa propre histoire.

Un an avant la fin de son analyse, Charlotte a rencontré un homme: “c’est un homme marié, père de deux enfants; mais il se sépare, il a l’air sérieux… –  Elle hésite avant de livrer son prénom. “Vous allez rire, il s’appelle Vincent. Peut-être comme vous, il parviendra à me supporter quelques temps”….

 

Des styles psychanalytique opposés Kernberg/ Winniccot

  « Elle tendit alors la main vers le lait et demanda si elle pouvait le boire. Je lui dis : “Mais oui”. » Note de bas de page de l’auteur : « Pendant cette analyse, une bouilloire, un réchaud, du café, du thé, une certaine sorte de biscuit étaient à la disposition de la patiente. »

 

« Voici ce qu’on a dit à un patient qui refusait de façon répétitive de quitter le cabinet de son ancien thérapeute, passant une grande partie de la journée dans sa salle d’attente dans l’espoir de pouvoir lui parler : “Vous devrez quitter mon bureau et mon cabinet à la fin de la séance. Comprenez-vous pourquoi je vous dis cela ? Et est-ce que vous pensez pouvoir le faire ?”. Lorsque le patient lui a fait part de ses doutes, le thérapeute a continué : “Si vous ne partez pas, je demanderai de l’aide pour vous faire partir. Si je dois le faire plus de trois fois, j’arrêterai le traitement. Je vais en informer vos parents pour qu’ils sachent, comme vous, que ce traitement risque d’être bref.” »

 

Ces deux extraits sont issus de deux auteurs dont l’œuvre a marqué la problématique de ce que l’on appelle, quelque peu improprement, les états limite. Le premier est de Donald Winnicott ( D.W. Winnicott, « Jouer. L’activité créative et la quête du soi », chap. IV, in Jeu et réalité(1971), Paris, Gallimard, 1975.), le second d’Otto Kernberg (O. Kernberg, « La mise en place du contrat », chap. III, in  O. Kernberg et coll., La Thérapie psychodynamique des personnalités limites (1989), Paris, puf, 1995)

Les deux textes ne sont pas très éloignés dans le temps ; pourtant, difficile de trouver, dans l’esprit comme dans le style, approches plus opposées. Pour Vassili Kapsambellis : On est manifestement en pays d’états limite et rien ne semble se passer comme dans une cure-type, à telle enseigne qu’on est en droitde se demander si cette cure reste encore psychanalytique, du moins dans le sens qui est enseigné dans les instituts de formation psychanalytique.

Winnicott d’une certaine façon poursuit la démarche de Ferenczi qui, dans ses recherches cliniques, s’est particulièrement occupé des carences affectives vis-à-vis de l’objet primaire. De telles carences sont à l’origine des véritables blessures qui fragilisent durablement le Moi de l’enfant. Ferenczi a adopté avec ses patients une attitude réparatrice. Pour lui, la frustration comme ressort de la cure classique peut dans certains cas être nocive en ce sens qu’elle peut répéter quelque chose du trauma originaire en reproduisant l’autorité rigide des parents, rendant ainsi le traitement « inadéquat, capricieux, dépourvu de tact, voire cruel ». De plus, cette « attente froide et muette » ainsi que l’absence de réaction de l’analyste peuvent entraver le jeu de la libre association. Il reconnaît « gâter » ses patients à la manière d’une « mère tendre qui n’ira pas se coucher le soir avant d’avoir discuté à fond avec son enfant et régler dans le sens de l’apaisement tous les soucis, les grands et les petits, peurs, intentions hostiles et problèmes de conscience restés en suspens »[11]. Il pose la question toujours actuelle de savoir dans quelle mesure les analyses classiques parviendront à atteindre les couches infantiles profondes de la personnalité si l’analyste ne s’autorise pas à régresser. Dénonçant l’hypocrisie professionnelle, il invite les thérapeutes à admettre leurs erreurs, à y renoncer, à autoriser les critiques des patients. Cette attitude modeste et honnête permettrait de gagner la confiance des patients – si essentielle au bon déroulement de la cure. Son importante pratique clinique avec de nombreux patients psychotiques ou « névrosés de caractère » l’amène à mettre l’accent sur d’autres types d’angoisses que celle œdipienne – névrotique par excellence – liée à la castration. Ferenczi réévalue l’importance des angoisses de nature identitaire lorsque le narcissisme a été blessé. Avec ce type de cas « rebelles », Ferenczi veut modifier la technique de soin, la rendant plus active, plus joueuse. Le 6 mai 1931, lors d’une conférence à Vienne à l’occasion du soixante-quinzième anniversaire de Freud, devant une assemblée de psychanalystes réservés face à ses idées nouvelles, Ferenczi tente de faire admettre la non-étanchéité des techniques entre psychanalyse d’enfants et psychanalyse d’adultes. Il propose de modifier le dispositif analytique traditionnel afin de permettre de rencontrer l’enfant dans l’adulte : « le jeu des questions et des réponses » permettrait à l’analyste de régresser plus avant avec le patient dans le jeu de la libre association.

Ferenczi donne cet exemple : « un patient dans la force de l’âge se décide, après avoir surmonté de fortes résistances, notamment une méfiance intense, à faire revivre des événements de sa prime enfance. Je sais déjà, grâce à l’élucidation analytique de son passé, que dans les scènes revécues, il m’identifie à son grand-père. Tout à coup, en plein milieu de son récit, il me passe le bras autour du cou et me chuchote à l’oreille : “Dis, grand-père, je crains que je vais avoir un petit enfant.” J’ai alors eu l’idée heureuse, me semble-t-il, de ne rien dire tout d’abord du transfert ou d’une chose de ce genre, mais de lui retourner la question sur le même ton de chuchotement : “Oui, pourquoi donc penses-tu cela ?” Comme vous le voyez, je me suis laissé entraîner là dans un jeu qu’on pourrait appeler jeu de questions et réponses, tout à fait analogue aux processus que nous rapportent les analystes d’enfants, et cela fait un moment que ce petit tour de main marche fort bien. Mais ne croyez pas que, dans ce jeu, il me soit possible de poser n’importe quelle question. Si ma question n’est pas assez simple, si elle n’est pas vraiment adaptée à l’intelligence d’un enfant, alors le dialogue est rapidement rompu, et plus d’un patient m’a jeté à la figure que j’avais été maladroit, que j’avais pour ainsi dire gâché le jeu… »[12]

Précurseur de l’idée de « l’analyse par le jeu », on se rend compte aujourd’hui à quel point l’œuvre de Ferenczi est poursuivie et approfondie dans les travaux de Winnicott. Dans « La lettre du baiser », Freud adresse à Ferenczi des critiques très sévères sur certaines de ses méthodes jugées trop « réparatrices ». Si on se réfère aux règles fondamentales de la psychanalyse, l’abstinence (de toucher) est une règle fondamentale dans le jeu analytique. La seule façon de toucher est par la parole, avec ses mots. L’abstinence de toucher dans l’acte s’étend à une abstinence de toucher visuel – puisque dans le dispositif analytique le patient est allongé, le lien visuel est déjoué. Avec un patient limite, la position allongée est difficile, car il supporte généralement très mal d’être coupé du lien visuel. En ce sens, l’œuvre de Ferenczi est une œuvre pionnière, car il est l’un des premiers psychanalystes à aborder théoriquement – à partir de son expérience clinique – cette question du « tact psychologique » permettant au thérapeute d’engendrer le cadre thérapeutique en fonction de l’organisation psychopathologique du patient. Aujourd’hui, cette réflexion technique initiée par Ferenczi conserve toute son actualité. Ainsi, Daniel Widlöcher[13] recommande l’utilisation possible d’une communication interactive : dans la communication interactive, l’objet manquant est la réponse. Les états limites cherchent souvent un étayage dans la réaction de l’autre dont ils attendent une attitude de rejet ou d’acceptation. Widlöcher montre qu’avec un brin d’esprit, le thérapeute peut parvenir à mettre en mouvement une pensée qui cherchait à se refléter dans la réaction de l’autre.

Avec ce type de sujets, quelque chose commence à marcher lorsque l’on arrive à partager une métacommunication : c’est bien par ce que l’écoute analytique est en mesure d’entendre des contenus oniriques au-delà ou en deçà de ce qui est factuellement présenté, qu’une ébauche de métaphorisation est possible : le sujet opère alors un pas de côté pour sortir de l’emprise pathétique du bruit de sa propre parole, trop longtemps maintenu pour couvrir le silence d’écoute. Dans le couple comme dans l’analyse, c’est souvent dans une prise de distance à soi qu’un accès à l’humour – rire ou sourire de soi – devient possible. Et lorsque cette étape succède aux logiques d’emprises ou guerrières, l’humanisation est à l’œuvre.

 

[1] Wilde, O. (1893) L’éventail de Lady Windermere. Œuvres, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléïade, 1996, p. 1210.

[2] Freud, S. (1915) « Observations sur l’amour de transfert » in La technique analytique. Paris, Puf, 1999.

[3] Jean-Yves CHAGNON, Vincent ESTELLON, 2011, « Los estados limites », Actualidad Psicológica, No. 392, Buenos Aires, Argentina.

[4] Bernard Brusset (2011) « La projection : pour le meilleur et pour le pire », Revue française de psychanalyse 2011/3 (Vol. 75), p. 681-695.
, p. 687.

[5] Anzieu D. (1986), « La scène de ménage », in Psychanalyse des limites (textes rassemblés et présentés par Catherine Chabert), Paris, Dunod, 2007.

[6] Bernard Brusset, (2005) : « Le modèle limite et la théorie de l’hypocondrie et de l’addiction », in François Richard et al., Autour de l’oeuvre d’André Green, Presses Universitaires de France « Hors collection », 2005, (p. 33-51), p. 35.

[7]. J. André, Les 100 mots de la psychanalyse, Paris, puf, coll. « Que ­sais-je ? », 2009, p. 47.

[8]  Fédida P., « Clinique psychopathologique des cas limites et métapsycholo- gie du fonctionnement limite », in Psychanalyse à l’université, Éditions Réplique, 1979, 5, no 17.
p. 82.

[9]Sigmund Freud (1910) « D’un type particulier du choix d’objet chez l’homme. », in  La vie sexuelle, Paris, Puf, p. 59., 12ème édition, 1999. p. 59.

[10] Jacques Lacan, 1964, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Séminaire XI, p. 228

[11]. S. Ferenczi, « Analyses d’enfants avec des adultes », in L’enfant dans l’adulte, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 1931, p. 144.

[12]. Ibid., p. 132-133.

[13]. D. Widlöcher, « Communication clinique et état limite », in Psychanalyse à l’université, Éditions Réplique, 1979, 5, no 17.

 

Sophie garnier

Psychologue clinicienne, psychothérapeute, Analyste Psycho-Organique, Titulaire du CEP (Certificat Européen de Psychothérapie)
Superviseure agréée de l’EFAPO, Directrice de mémoire, Membre de PSY APO (Société Française des Analystes Psycho-Organiques) Voir son profil

Nous venons tous de l’Amour et nous retournerons tous à l’Amour, c’est le cycle de l’incarnation. Autrement dit et pour respecter les croyances de chacun, je pourrais dire nous venons tous du Soi et nous retournerons au Soi ou nous venons tous de l’indifférencié et nous retournerons à l’indifférencié ou encore nous venons tous de la Nature, avec un grand N, et nous retournerons tous à la Nature, celle dont les chercheurs de toute discipline s’interrogent d’ailleurs encore sur l’origine. Mais développer plus ce point relèverait de la Sensologie, objet de la troisième topique de l’Analyse Psycho-Organique, et ce n’est pas le thème de cette conférence, même si cela en sous-tend le propos. Comme le disait Paul Boyesen: « l’inconscient, assume notre conception, ce qui n’est pas toujours le cas du conscient. » Et oui, quelque soit les branches de l’évolution de la vie, c’est toujours la même histoire : division cellulaire. Et nous voilà avec l’objet d’amour! ! Alors indifférencié, différencié ? Là, nous voilà au cœur du sujet de cette conférence : l’objet d’amour dans tous ses états en Analyse Psycho- Organique.
Les concepts et la théorisation de l’Analyse Psycho-Organique sont issus de l’expérience clinique de son fondateur Paul Boyesen et en retour interviennent dans la pratique clinique. Il ne s’agit pas d’une modélisation figée de l’appareil psychique, pas d’une théorie articulée pour fournir une vision exhaustive, logique de l’inconscient, ni d’une méthode à appliquer pour libérer le thérapisant de ses problèmes, mais bien d’une dynamique conceptuelle ouverte. 
L’objet d’amour ne fait pas l’objet d’une conceptualisation spécifique en APO au sens psychanalytique du terme, car celle-ci relèverait d’une méta psychologie de l’objet que l’ Analyse Psycho-Organique ne partage pas. En effet, nous ne conceptualisons pas l’objet d’ amour comme une entité méta psychologique, autonome.
Pour autant, celui-ci est constamment présent au sein des processus que nous accompagnons : nous le voyons dans le sous-titre de l’ université de printemps de cette année, qui parle de « l’objet d’amour dans l’espace  thérapeutique. »
Compte tenu de nos bases de références : Psychanalytiques du registre freudien, Winicottiennes, Junguiennes, Reichiennes et Bioénergétiques, Biodynamiques de Gerda Boyesen, avec son travail de déflux actif par la micro-régulation de la décharge, Humaniste et existentielle, nous donnons une place importante à la qualité de la relation dans l’espace thérapeutique.
Nous travaillons avec le corps, nous travaillons avec le ressenti, l’émotion et le sentiment et nous travaillons avec le sens.
Même si pour nous aussi l’objet d’amour peut s’inscrire dans le fantasme, le monde intra-psychique et la symbolisation, c’est sur la qualité d’expérience, biologiquement et énergétiquement encapsulée dans le corps, que nous travaillons.
En APO le sens présent dans l’inconscient préexiste à l’incarnation. Il donne la direction et la signification tant au niveau organique, que psychique et symbolique. C’est donc la qualité de la relation à l’objet d’amour qui est au centre de notre approche de celui-ci. Y compris dans le transfert et le contre transfert. 
L’APO déplace donc la question de l’objet d’amour au sens psychanalytique. Elle désolidarise amour et représentation d’objet au profit d’une réinscription de celui-ci dans le corps et l’expérience, en cohérence avec son approche psycho-organique de l’analyse.
Cette conférence par l’abord détaillé de certains concepts de l’Analyse Psycho-Organique, se propose d’expliciter en quel sens nous pouvons avancer que l’Analyse Psycho-Organique peut-être envisagée comme disposant d’une métapsychologie spécifique, issue d’une clinique qui ouvre les voies corporelles d’une psychanalyse.

Sophie GARNIER – Résumé de présentation Conférence UP 2026 – “L’objet d’amour dans tous ses états en Analyse Psycho-Organique”

Les soutenances de Mémoires Professionnels

La journée du samedi

La journée du samedi est consacrée aux soutenances des mémoires professionnels. Les soutenances ont lieu en présence d’un jury composé de trois personnes : le Directeur de mémoire de l’EFAPO, un Analyste Psycho-Organique représentant de PSY APO, un représentant d’une autre école.

Titres et résumés des mémoires soutenus

Les 18 étudiants ont été reçus, leur Certificat d’Analyste Psycho-Organique Certifié leur a été remis par un représentant de l’EFAPO. Bravo à chacun ! La journée s’est terminée par un convivial « Cocktail des étudiants ».