Mots clés : Psycho-traumatisme ; Analyse Psycho-Organique ; reminiscence corporelle ; conscience corporelle ; résolution des traumatismes complexes
L’enjeu pour guérir de ses traumatismes est d’aller dans le corps, mais pas n’importe comment. Il est important de se sentir acteur, d’y aller en douceur et avec suffisamment de sécurité. Cet article fait le point sur cette question et met en lumière le mécanisme du traumatisme et ses multiples conséquences sur le corps et l’esprit.
LE TRAUMATISME : DES SYMPTÔMES MULTIPLES ET HANDICAPANTS À LONG TERME
Le psycho-trauma est l’ensemble des troubles immédiats ou chroniques qui se développent chez une personne après un événement ou une série de situations répétées ayant menacé son intégrité physique et/ou psychique ou celles d’autres personnes présentes. On peut distinguer deux familles de traumatismes : les traumatismes de chocs et les traumatismes de développement.
Les traumatismes de chocs désignent des évènements soudains et ponctuels (agression, viol, attentat, catastrophe naturelle, accidents, perte d’un être cher, chute, hospitalisations…).
Les traumatismes de développement sont plus complexes car ils interviennent au cours du développement de l’enfant, avec des conséquences profondes au niveau psychique et physique sur le long terme (inceste, maltraitances physiques ou verbales, perte précoce d’un parent, violence ou négligence dans la famille, environnement imprévisible, maladie précoce, naissance traumatique…).
Les symptômes du traumatisme sont très divers. Ils varient selon les personnes et s’accentuent généralement avec les années, en l’absence d’un travail de résolution. Parmi les symptômes psychiques, on retrouve en premier lieu l’anxiété qui peut s’accompagner de crises d’angoisse, d’accès de colère, d’états dépressifs, de phobies, de TOC (Troubles obsessionnels compulsifs), de dysfonctionnements sexuels, d’irritabilité, d’une tolérance réduite au stress, d’une tendance à la procrastination…etc. A ces symptômes psychiques, s’ajoutent des troubles physiques comme des insomnies, des cauchemars, des migraines, des maux de dos et des douleurs chroniques, du bruxisme, une impatience des membres, un stress chronique, des problèmes digestifs, un système immunitaire affaibli…etc.
Les conséquences du trauma sont si diffuses et multiples qu’il est souvent difficile pour les personnes traumatisées d’identifier d’où elles proviennent.
LE TRAUMATISME EST UN MÉCANISME QUI NOUS PERMET DE SURVIVRE
Qu’est ce qui conduit le corps et l’esprit à développer autant de symptômes différents sur une longue période, même bien longtemps après le ou les évènements traumatiques ?
Cette question a été le point de départ des travaux sur le trauma. L’un des premiers à se pencher sur la question fut Pierre Janet, un psychiatre et psychothérapeute français de la fin du XIXe siècle (Janet, 1889). Dès le départ de la clinique du psycho-trauma, il était étonnant d’observer que la personne traumatisée réagissait dans le présent comme si la situation traumatique était effectivement en train de se produire ! Le temps semble s’arrêter en cas de trauma.
A partir de 1994, la théorie polyvagale développée par le chercheur et psychiatre Stephen Porges, met en lumière l’existence d’une branche du système nerveux qui semble expliquer le mécanisme du psycho-traumatisme. Avant cette théorie, le Système Nerveux Autonome (SNA) était présenté en 2 branches (travaux de W. Cannon, 1915). La 1ère branche dite « orthosympathique » est « l’accélérateur » et active la réactivité au stress : la réponse de combat ou de fuite face à un danger. La 2ème branche dite « parasympathique » est au contraire « le frein » qui permet un retour à la normale en activant les fonctions de digestion, de repos et de connexion avec les autres. La théorie polyvagale révèle la présence d’une troisième branche (le parasympathique dorsal) qui fonctionne comme un frein à main et met un coup d’arrêt au système nerveux qui est débordé.
Face à un danger, notre système nerveux nous permet de fuir ou de combattre (c’est l’accélérateur). Mais lorsque le danger est perçu comme trop menaçant – et c’est très souvent le cas dans l’enfance, période de grande vulnérabilité – le système nerveux se bloque par l’activation du « frein à main ». Lorsqu’on ne peut ni fuir, ni combattre, c’est la réponse de sidération qui intervient. Et c’est cela qui caractérise le psycho-trauma. Ce mécanisme de dernier recours est une réponse normale qui permet à la personne de survivre à une situation anormale qui menace son intégrité physique ou psychique. Cette sidération n’est pas sans rappeler celle des animaux qui se font porter pour mort afin d’échapper à leur prédateur. C’est la dernière carte à jouer lorsque le danger est trop grand. Sauf que chez l’humain, au contraire des animaux, ce figement peut durer au-delà de la durée nécessaire… et les symptômes de cette réponse traumatique s’accentuent avec le temps.
Ainsi, quand il y a trauma, le système nerveux est déréglé avec à la fois un accélérateur appuyé à fond, et en même temps, un frein à main levé. Vous imaginez la déperdition d’énergie ! Chaque situation qui réveille le trauma, réactive cette réponse de survie. Vivre dans un corps en état d’alerte constant est épuisant, c’est comme se retrouver pris en otage de son système nerveux, sans rien comprendre. C’est pour cette raison que les symptômes sont multiples et atteignent de nombreuses fonctions (système musculosquelettique, système immunitaire, système digestif, système endocrinien…etc.). C’est aussi pour cette raison qu’ils s’accentuent avec le temps.
LE CORPS EST A LA FOIS LE LIEU DU TRAUMA ET DE SA RÉSOLUTION
Le corps est le lieu de la mémoire traumatique. Il peut y avoir une absence de mémoire explicite des événements traumatiques (amnésies traumatiques). Mais le corps, lui, se souvient. Les traces laissées par les traumatismes passés demeurent, même des décennies après. Le système nerveux ne fait pas la différence entre situation passée et présente. Il se met excessivement en alerte face au danger perçu, au point de se figer. La personne ne comprend pas grand-chose à ses réactions, souvent jugées comme excessives. Par exemple, elle peut se trouver paralysée en prenant les transports en commun ou paniquée à la vue d’une couleur qui la renvoie à la situation traumatique sans qu’elle puisse faire de lien. Le corps et l’esprit sont déconnectés. Heureusement, le trauma peut se résoudre sans qu’il y ait forcément un travail de remémoration de la situation traumatique passée. Le sens apparaît parfois ultérieurement, à l’issue d’un travail uniquement basé sur la conscience corporelle.
Quand la personne est figée dans son trauma, lui demander de relier ce qu’elle ressent à des situations passées peut ne rien donner. Les questions d’exploration psychologique (« à quoi cela vous fait penser ? ») ne sont pas utiles et peuvent même générer un stress plus important, en mettant en échec la personne qui n’est pas capable d’y répondre. Le thérapeute doit alors procéder différemment en revenant à l’instant présent de la séance et en explorant par les voies sensorielles plutôt que par la mise en sens. Etant donné que le système nerveux est activé dans l’ici et maintenant, c’est dans l’ici et maintenant que le thérapeute peut rassurer et ramener de la sécurité. Cela passe par la conscience corporelle.
L’IMPORTANCE DE LA CONSCIENCE CORPORELLE DANS LA RÉSOLUTION DES TRAUMAS
L’enjeu est à la fois d’aller sentir dans le corps et à la fois de se sentir suffisamment en sécurité pour y aller. Cette sécurité, le thérapeute l’apporte dans l’instant de la séance par son attitude rassurante, légère et détendue pour envoyer le message que « là maintenant, il n’y a rien de dangereux ». C’est pour cette raison que le thérapeute a besoin lui-même d’avoir effectué un travail de résolution de ses propres traumas pour pouvoir véritablement incarner cette sécurité. D’autant que les systèmes nerveux communiquent, et qu’un thérapeute qui fait semblant d’être rassurant mais qui n’est pas rassuré intérieurement, cela est vite détecté. Le thérapeute doit aller à contre-courant de la tendance du thérapisant à plonger dans le résiduel du trauma pour l’amener à contacter des ressources. Il peut inviter la personne à sentir son corps ancré ou bien encore se connecter à des éléments rassurants dans l’espace du cabinet. Par exemple, dans mon cabinet, la lampe de sel est particulièrement appréciée des personnes que j’accompagne.
L’installation de ce sentiment de sécurité prend du temps au sein d’une même séance et au sein d’un processus thérapeutique. Et c’est une condition sine qua non pour continuer l’exploration. Une fois que cette sécurité bien installée (et ressentie !) dans l’ici et maintenant, la personne peut alors repérer ce qui se passe dans ses sensations corporelles tout en y associant, au fur et à mesure, les autres perceptions : les images, les émotions, les mouvements, les pensées. C’est la mise ensemble de tous ces éléments corporels, émotionnels et psychiques qui va permettre au fil des séances au système nerveux de la personne de sortir de lui-même de la réaction traumatique de figement. Comme avec les pièces d’un puzzle, le thérapeute favorise cet assemblage entre sensations, images, émotions, mouvements et pensées. Par ce travail de tissage, ce qui était dissocié se relie.
Cette réunion permet l’émergence naturelle d’un élan bloqué. Le frein à main du système nerveux peut enfin être relâché. L’énergie bloquée par le figement traumatique se libère alors sous forme de mouvements (tremblements, gestes des jambes ou des bras…) ou bien sous forme d’émotions (tristesse, colère…). Ce n’est pas forcément spectaculaire, cela peut être même assez subtil. En tout cas, c’est gérable pour le système nerveux de la personne car il a préalablement été stabilisé et ressourcé. Le thérapeute ne fait qu’encourager cette libération énergétique ou émotionnelle. Ce n’est pas un travail corporel, mais plutôt un travail avec la conscience corporelle, dans l’instant présent. Il ne s’agit pas de proposer au thérapisant d’effectuer des mouvements corporels mais d’augmenter sa conscience corporelle pour relier les parties dissociées. Il arrive par exemple que ces mouvements soient simplement vécus intérieurement, sans être effectués physiquement.
Par l’attention qu’elle porte à la connexion organique et à l’établissement d’une sécurité dans le lien thérapeutique, l’Analyse Psycho-Organique présente des atouts pour accompagner la résolution des traumatismes complexes. Le lien thérapeutique tel qu’il est cultivé en Analyse Psycho-Organique permet la réparation des liens d’attachement. Les outils de l’Analyse Psycho-Organique, notamment le travail avec les parents symboliques, sont particulièrement intéressants. La personne imagine les parents qu’elle aurait espéré avoir. Par cette symbolisation, elle ancre un autre vécu et peut renégocier des situations traumatiques passées pour créer en elle plus de sécurité. Elle devient un bon père et une bonne mère pour elle-même.
Enfin, l’Analyse Psycho-Organique propose une formation complète et exigeante pour les thérapeutes. Ceux-ci sont tenus de réaliser un travail approfondi sur eux-mêmes, avant la formation et tout au long de la formation, en ayant à la fois un espace thérapeutique personnel et en travaillant au sein de leur groupe de formation par de multiples expérientiels de groupe et d’autres dispositifs didactiques. Avoir cheminer soi-même est essentiel pour accompagner les traumas et incarner une posture rassurante. Comme nous l’avons vu, le travail sur les traumas requiert de faire de la place à la conscience corporelle et d’établir un lien sécure dans la relation thérapeute-thérapisant. Cela ne peut s’apprendre par les connaissances théoriques mais par le fruit de son propre cheminement thérapeutique et par l’acquisition de savoir-être dans l’expérience vécue. La richesse de l’Analyse Psycho-Organique est de combiner des connaissances théoriques solides en psychopathologie et théorie du développement, avec un enseignement expérientiel et didactique.
Bibliographie
Craparo, G., Ortu, F., & van der Hart, O. (Éds.). (2021). Pierre Janet : Trauma et dissociation : Un nouveau contexte pour la psychothérapie, la psychanalyse et la psychotraumatologie. De Boeck Supérieur.
Janet, P. (1889). L’Automatisme psychologique : Essai de psychologie expérimentale sur les formes inférieures de l’activité humaine. Paris : [éd. originale]. Réédité en français chez L’Harmattan.
Levine, P. A.. (2010). Réveiller le tigre : guérir le trauma (Trad. de Waking the Tiger: Healing Trauma). Le Souffle d’Or
Porges, S. W. (2011). The Polyvagal Theory: Neurophysiological Foundations of Emotions, Attachment, Communication, and Self-regulation. New York : W. W. Norton & Company.

article très clair et intéressant !