Le corps et la mémoire traumatique

Mémoire traumatique - Analyse Psycho-Organique

Mots clés : dissociation traumatique – mémoire traumatique – Analyse Psycho-organique

Grâce aux neurosciences, la clinique des psycho traumatismes s’est largement développée au cours des 20 dernières années.

Confronté à des actes de violence terrifiants et incompréhensibles, un enfant ou un adulte va mettre en place des mécanismes de défenses qui vont lui permettre de faire face.

De manière inconsciente, des protections psychologiques vont se déclencher comme stratégie de survie pour se détacher de cette réalité insoutenable. L’individu va créer une distance psychologique avec l’expérience traumatique affreuse qui lui est imposée et va assister à cet événement dévastateur comme un spectateur. C’est ce que l’on appelle la dissociation. Ce mécanisme s’associe parfois à celui de l’amnésie traumatique, totale ou partielle. Cet « effacement mnésique » lui permettra de survivre à l’expérience traumatique mais les séquelles n’en seront pas moins redoutables et profondes.

La dissociation traumatique, couper pour se protéger d’une violence insoutenable

La dissociation est un mécanisme de défense par lequel nous refoulons inconsciemment les émotions conflictuelles et/ou menaçantes. La dissociation est la déconnexion entre les pensées, les environnements, les émotions et les sensations corporelles face à une situation d’urgence. La dissociation arrive lorsque des situations surviennent et que nous ne pouvons pas faire face.

Sous le choc d’une violence extrême, les glandes surrénales sécrètent de l’adrénaline, de la noradrénaline et du cortisol. Face au stress, ces hormones vont provoquer une accélération du rythme cardiaque, une hausse de la pression artérielle, etc. A ce moment-là, le corps est en mode survie, prêt à fuir ou à se battre. Cependant, si les taux de ces hormones dépassent un certain seuil, elles peuvent entraîner une toxicité neurologique. La personne peut sentir qu’elle va exploser de l’intérieur. Elle pense qu’elle va mourir.

À cet instant crucial, pour éviter toute lésion neurologique et garantir la santé physique, le cerveau libère des substances dissociatives, entraînant une anesthésie totale, tant sur le plan physique qu’émotionnel de l’individu. Le cerveau met en œuvre un processus neurobiologique de protection en libérant des opiacés endogènes, telles que la morphine et la kétamine. Ces substances dissociatives empêchent les messages douloureux d’atteindre le cerveau. Le sentiment d’alerte et de tension face à l’épisode de violence disparaît. La personne se déconnecte et se sent paralysée par la peur, elle ne peut plus bouger. L’individu devient non plus acteur mais spectateur passif de sa réalité.

Les séquelles psychologiques de cette dissociation traumatique peuvent rendre, à terme, la victime plus résistante à la douleur et à la violence.

Il n’est pas rare que le sujet développe des mécanismes de défense qui l’empêchent d’accéder à certaines émotions et sensations corporelles. Par exemple, le sujet ne pleure jamais, ni ne se met en colère. C’est comme si une partie de ses émotions était inaccessible.

La dissociation traumatique facilite l’acceptation de situations inacceptables et peut mener à une répétition inconsciente de schémas de violence, en tant que victime, témoin ou acteur. Les individus deviendront plus vulnérables aux attaques et seront des proies d’autant plus faciles.

La mémoire traumatique

La mémoire traumatique est le fil conducteur de tous les troubles engendrés par un traumatisme. Elle agit comme un interrupteur qui s’allume au moindre rappel des violences subies. La mémoire traumatique peut endommager durablement l’estime de soi, et engendrer de très douloureux sentiments de honte et de culpabilité. Ce souvenir de violence traumatique peut déclencher des émotions négatives intenses : crises d’angoisses, de colère, de tristesse, de débordement émotionnel, des attaques de panique, des douleurs plus ou moins inexplicables, etc.

La mémoire traumatique appartient à l’agresseur et infecte l’esprit de la victime comme un virus. L’agresseur laisse ainsi souvent une empreinte toxique dans la psyché de sa victime, qui peut à son tour devenir toxique pour elle-même et pour les autres. Certaines victimes peuvent devenir leurs propres bourreaux, reproduisant les schémas de violence qu’elles ont subis.

En réponse à un traumatisme, le sujet peut inconsciemment adopter le rôle de l’agresseur comme stratégie pour mieux supporter la souffrance psychologique. Le sujet peut s’identifier à l’agresseur, au porteur de la menace demeuré dans sa mémoire traumatique.

Comment le dit Bergeret. « On devient celui dont on avait eu peur, du même coup, on le supprime, ce qui rassure. Ce mécanisme décrit par S. Ferenczi et A. Freud peut aller de la simple inversion des rôles (jouer au docteur, au loup, au fantôme) à une véritable introjection de l’objet dangereux ». (1)

« L’identification à l’agresseur, c’est un mécanisme de défense isolé et décrit par Anna Freud (1936) : le sujet, confronté à un danger extérieur (représenté typiquement par une critique émanant d’une autorité), s’identifie à son agresseur, soit en reprenant à son compte l’agression telle quelle, soit en imitant physiquement ou moralement la personne de l’agresseur, soit en adoptant certains symboles de puissance qui le désignent. » (2)

La personne ayant subi un traumatisme peut se retrouver enfermée dans un schéma répétitif de sa propre histoire, revivant sans cesse les mêmes événements douloureux. Le sujet est susceptible d’adopter des comportements à risques, de développer des troubles du comportement alimentaire ou des addictions liées à des substances.

Chez les patients ayant subi un choc psychologique, les souvenirs traumatiques restent enflammés et prennent beaucoup plus de place qu’un souvenir ordinaire. Ce fardeau psychologique constitue un souvenir qui reste bloqué dans le passé, incapable de s’intégrer à son histoire personnelle. La personne peut devenir prisonnière du passé.

Les souvenirs traumatiques reviennent de manière intrusive, souvent sous forme de flashbacks, de cauchemars ou de pensées obsédantes. La personne peut développer de façon inconsciente des conduites d’évitement de tout ce qui pourrait lui rappeler l’événement traumatique : tels que des lieux, des personnes ou des situations associées. Un hypervigilance peut se développer, chaque détail peut être vécue comme une menace potentielle.

Nous pouvons retrouver une qualité de vie après avoir vécu un traumatisme.

Par son attention particulière aux liens entre les processus psychiques et les sensations corporelle, il me semble que l’Analyse Psycho-Organique (APO) est une méthode particulièrement indiquée pour accompagner des victimes de traumatismes.

Maniés avec beaucoup de prudence et d’attention, les différents exercices psychocorporels de l’APO peuvent contribuer à un réveil progressif de la mémoire traumatique et à une sortie de la dissociation.

L’analyste psycho-organique invite à un mouvement entre les images des situations gardées dans l’inconscient et le ressenti corporel que procure le fait de revisiter cette situation. Ce faisant, il facilite l’expression de l’émergence du vécu traumatique. La verbalisation du traumatisme, associée à une compréhension de sa gravité, constitue une étape incontournable du processus de résilience.

L’analyste psycho-organique va proposer au patient/e d’incarner l’énergie conséquentielle pour transformer le non-réalisé des expériences passées _ « Comment aurais-tu aimé que les choses se déroulent différemment ? » _ pour l’aider à traverser sa souffrance encapsulée dans son corps, l’énergie résiduelle.

Accueilli dans une relation thérapeutique solide et contenante, le thérapisant peut retrouver un sentiment de sécurité et élaborer ses traumas afin qu’ils ne l’empêchent plus de vivre. En faisant l’expérience d’une relation saine avec un thérapeute suffisamment bon et en écoutant les différents symboles positifs qu’il porte dans son inconscient, le thérapisant va pouvoir retrouver son « unité organique d’être pensant et ressentant ».

« C’est un défi en psychothérapie de devenir de bons parents pour soi-même. Comment intégrer la bonne mère et le bon père symbolique en nous » (3).
L’analyste psycho-organique utilise le dispositif du PIT (travail sur l’impulse primaire) avancé afin de faire émerger les symboles qui résonnent en chacun pour nous aider à « devenir de bons parents pour soi-même ».

En résumé, la méthode APO propose un processus de transformation personnelle qui peut permettre de repérer ce que le/la patient/e a intériorisé de son agresseur pour se réapproprier son identité. Comme dit Paul Boyesen « J’ai une histoire mais je ne suis pas mon histoire ».

 

  1. Bergeret, La personnalité normale et pathologique, Dunod, 3e édition, p113.
  2. Vocabulaire de la psychanalyse de Jean Laplanche et J.-B. Pontalis 7éme édition : 2e trimestre 1981, p354
  3. Champ Éric, Fraisse Anne, Toquet Marc, L’Analyse Psycho-Organique – Les voies corporelles d’une psychanalyse, L’Harmattan, 2015, p96.

Cette publication a un commentaire

  1. Papiernik Serge

    Bonjour Marta
    La compréhension du rôle des fascias du corps en mouvement dans les mécanismes traumatiques apporte une nouvelle clef d’écoute et d’activation de conscience. Ils semblent jouer un rôle capital dans la libération de l’adrénaline, la noradrénaline le cortisol et autres hormones.
    (Le modèle de Laborit note trois comportements réactifs : l’inhibition de l’action, l’agressivité ou la fuite .)
    L’analyse psycho-organique si proche de cette nouvelle pratique pourrait s’en enrichir.
    salut
    Serge Papiernik
    Paris 21

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