Mots clés : écoanxiété, accompagnement, sentiment d’isolement , impulse
Le Triple lien, à soi, à autrui, et à la nature est nourricier parce que sans lui, notre ego et notre humanité se dessèchent et dépérissent comme une plante laissée sans eau, sans air, sans lumière.
Abdenour Bidar - Les Tisserands, 2018, Page 20
L'écoanxiété:un terme approximatif mais un vrai problème de santé mentale
L’écoanxiété est devenu le mot le plus utilisé notamment dans les médias, s’agissant des réactions psychiques vis à vis de l’état actuel et futur du monde. Or, dans la réalité, elles ne se traduisent pas uniquement par de l’anxiété. Une autre manière d’aborder cela dans le champ psychosocial, se fera par l’usage des mots suivants : les éco-émotions, l’éco-lucidité, l’éco-sensibilité. Il n’y a pas de définition unique de ce terme non clinique, qui pour cependant révèle un problème de santé mentale important.[1]
Enfin, il existe un risque de psychologisation individuelle d’un problème sociétal.
Les actualités écologiques et géopolitiques: SOURCES D'ENVAHISSEMENT PSYCHIQUE.
Lorsque je reçois une personne dont la santé mentale est impactée par l’état du monde, elle peut être traversée par des humeurs dépressives, envahie psychiquement par des actualités écologiques et géopolitiques, ou rencontrer des difficultés relationnelles ou professionnelles. Je ne perds pas de vue que si la situation est très préoccupante en effet, ce n’est pas à la personne de se sur-responsabiliser, et en quelque sorte de « tout porter ». Or souvent, ce qui est à la source de son malaise, est son sentiment d’isolement face à sa conscience de l’état du monde , et d’impuissance, vis à vis des processus destructeurs à l’œuvre.
Pour avoir précocement été touchée par des informations relatives aux guerres et à la faim, ou encore avoir trouvé l’injustice inacceptable, je vois comment mon impulse vital m’a guidé vers des espaces collectifs où je pouvais partager ces préoccupations, me frotter aux limites des actions engagées, trouver un équilibre. C’est peut-être pour cela que je sens l’enjeu de la « remise en route » de l’énergie vitale, pour aller dans le monde, y trouver une place : une des conditions pour aller mieux.
Favoriser la différenciation et l’expression dans l’accompagnement de l’écoanxiété
Plusieurs de mes thérapisants écoanxieux se vivent comme isolés de la communauté des humains, et si l’on s’appuie sur le Cercle Psycho-Organique , ils sont bloqués au point 2, celui de l’accumulation, et manquant d’accès à leur identité, mise à mal. Quel-le humain-e être lorsque l’on ne se reconnaît pas dans l’espèce humaine prédatrice ? L’accès à une différenciation pourra se faire par un rétablissement du mouvement vers les autres, vers l’extérieur, mouvement bénéficiant d’un soutien grâce à la psychothérapie. Favoriser ce processus peut se faire de plusieurs façons.
Je prendrai un exemple récent où j’ai proposé à une thérapisante, un outil de médiation, l’arbre des résiliences[2] qui présente de multiples positionnements et actions face à la situation environnementale. Ce fut l’occasion pour elle de faire le point sur les nombreuses actions écocitoyennes qu’elle faisait déjà. Or , elle ne l’avait jamais abordé jusque-là. Ceci lui permit de progresser aux points 3 identité, 4 force et 5 capacité, et de pouvoir plus facilement vivre des nouveaux choix. Une autre personne que j’accompagnais est passée du point 2 au point 7 expression et 8 sentiment, car poussée par un impulse de rejoindre une association et de participer à une action militante, qu’elle a assumée auprès de sa famille, renforçant son identité et sa différenciation. Je l’ai soutenue dans ce mouvement, sans porter de jugement politique sur cet acte, bien sûr, et ce passage de cap a été fondateur d’un mieux-être au monde.
Dans le contexte d’un atelier « écologie joyeuse » (ce n’est pas un oxymore!), j’ai pu accompagner un petit groupe de l’intériorité, des éco-émotions, vers une expression humoristique et sensible communiquée à un public. Il s’agissait collectivement de continuer un mouvement psychique vers l’extérieur, mûrir sa façon de se situer (point 6 du concept), jusqu’à pouvoir être reconnu symboliquement avec sa sensibilité face à un public, et accéder à un sentiment nourrissant pour soi.
FAIRE PARTIE DE l’espèce humainE ET MAINTENIR LE CAP VERS LA VIE
L’extérieur peut impacter et révéler des fragilités psychiques, des blessures profondes que l’accompagnement psychothérapeutique individuel pourra aider à transformer. Les incertitudes quant à l’avenir et le dérèglement climatique peuvent ébranler la sécurité existentielle et ontologique du thérapisant, qu’il s’agira de soutenir. Les séances en nature peuvent par exemple éveiller un sentiment d’appartenance à plus grand que soi et une plus grande sérénité quant à la force du vivant.
Plus spécifiquement, accompagner l’écoanxiété introduit, et c’est logique, de « l’ extérieur » dans les séances, et pour en sortir, des éléments clés jalonneront le processus d’accompagnement : se réapproprier son identité singulière d’humain, cultiver une appartenance à un collectif contenant, se situer dans cet extérieur mouvant.
Comment appartenir à l’espèce humaine, en étant conscient de ses dérives : comment faire partie d’un mouvement collectif qui va vers la vie ? Tel est l’enjeu de nos accompagnements individuels et collectifs aujourd’hui face à l’écoanxiété. Pour être un point d’appui, il est important d’avoir soi-même conscientisé comment nous vivons notre être au monde dans la tourmente actuelle. C’est aussi un défi professionnel, car il s’agit, avec humilité, de co-construire une compétence nouvelle, partagée et hybride car elle mobilise les plans psychologiques, psycho-sociaux, éthiques, existentiels et spirituels.